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Point de vue : Pour des glaciers sans pistes de ski

Kaspar Schuler est co-directeur de CIPRA International. (c) CIPRA International

Le plus grand domaine de ski sur glacier des Alpes pourrait voir le jour au Tyrol/A – sur des glaciers qui fondent. Pour Kaspar Schuler, co-directeur de CIPRA International, ce projet de liaison entre les vallées de Pitztal et d’Ötztal va à l'encontre de tout bon sens.

Le drame a commencé en 2009. Hans Rubatscher, le roi des remontées de la Pitztal et promoteur immobilier de dimension suprarégionale, a convaincu cette année-là son concurrent encore plus puissant, Jack Falkner, l’empereur des remontées de Sölden dans la vallée voisine d’Ötztal. Ils prévoient depuis de mettre en place une liaison entre leurs deux domaines à travers une immense zone englacée encore vierge de tout équipement.

Le projet entraînera un aménagement effréné de la montagne tout près de la Wildspitze, le deuxième plus haut sommet d’Autriche : cinq tronçons de télécabines, l’abattage d’une crête et la construction d’un tunnel pour les skieurs, des canons à neige, des travaux de terrassement et des zones de dépôt des déblais. Tout cela pour créer 64 hectares de pistes supplémentaires, y compris sous des versants très critiques du point de vue des avalanches, et former ainsi l’un des plus grands domaines de ski sur glacier des Alpes.

Une planification indubitablement bien ficelée, mais qui, selon l'étude d’impact environnemental, « détruirait de manière massive et irréversible » un paysage « intact et extrêmement sensible ». Ce projet de 132 millions d’euros bafoue la Convention alpine en général, et de nombreux articles de ses protocoles Tourisme, Protection des paysages et Transports.

Pourquoi cette démesure ? Parce que deux magnats du tourisme en ont décidé ainsi – et qu’ils sont déterminés à réaliser le projet coûte que coûte.

Les communes et le parlement tyrolien ont répondu présent à l'appel des promoteurs. Cela aurait suffi autrefois pour une décision définitive des autorités. Mais depuis 2014, l’Autriche possède elle aussi une juridiction à deux niveaux réellement indépendante de la politique. Jusqu’ici, les promoteurs ne s’en inquiétaient pas. Mais les défenseurs de l'environnement sont montés au créneau et ont récolté 157 000 signatures contre le projet. Selon les résultats d’une enquête publiés en janvier dans le quotidien Tiroler Tageszeitung, 70 % des personnes interrogées se sont prononcées contre la fusion des deux domaines.

Tout là-haut, le silence règne encore. Le désert de la haute montagne est gouverné par d’autres souverains : le grand Mittelbergferner, le Karlesferner, le Hangender Ferner. Des glaciers qui se sont formés autrefois pour l’éternité, et qui aujourd’hui reculent en été et fondent rapidement, année après année. Dans 30 ans, ils pourraient avoir disparu complètement de la zone prévue pour l’aménagement des pistes. En se retirant, les géants de glace ont laissé derrière eux une marge proglaciaire remplie d’une vie fragile, parsemée de flaques d’eau aux reflets changeants. C’est précisément là qu’il est prévu de planter un centre de trois étages, la plaque tournante du nouveau domaine skiable, avec une retenue collinaire.

Le 16 janvier 2020, on a appris que l'audience en première instance de l’étude d’impact environnemental avait été ajournée sine die. Le roi du Pitztal et l'empereur du Ötztal ont fini par prendre peur et ont demandé à la dernière minute la suspension de la procédure. Ils souhaiteraient procéder à « des examens complémentaires sur le terrain – y compris dans les périodes sans neige ». S’agit-il d’une prise de conscience, ou veulent-ils seulement redimensionner le projet ? Selon une communication du gouvernement du Tyrol, le projet va être remanié. Il est possible qu’on se soit rendu compte que ce projet pourrait avoir un impact catastrophique pour la réputation du tourisme autrichien, et qu’il viole les dispositions de la Convention alpine. Mais la menace n’est pas encore écartée.