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« Une démarche participative n’est pas un goûter d’anniversaire »

© Lars Landmann

L’architecte autrichien Roland Gruber et son équipe de nonconform proposent de ranimer des espaces et des places. Ils s’appuient pour cela sur des démarches participatives.

Quels devraient-être les principaux objectifs de l’aménagement du territoire dans l’espace alpin ?
On ne peut pas laisser les centres de villages et de villes devenir des déserts. Ils forment la colonne vertébrale pour la qualité de vie dans nos communes. Le transfert des fonctions de résidence, de travail, de commerce et de loisirs vers la périphérie des communes mène à l’abandon des centres et ainsi à la destruction de nos communes. Il y a d’abord eu les banlieues pavillonnaires, puis les centres commerciaux et désormais il y a parfois des centres administratifs ou hospitaliers dans les périphéries urbaines. Cet « effet-donut » prive les communes de leur sol et de leur identité.


Qu’est-ce qui est nécessaire pour que la densification vers l’intérieur soit également attractive pour des personnes privées ?
Les pouvoirs publics peuvent sensibiliser la population et montrer le bon exemple, mais ils doivent aussi mettre en place des incitations financières pour favoriser les projets de densification urbaine. Tout projet de construction nécessite de gros investissements, et la contribution communale reste minime ; les coûts doivent être portés par les maîtres d’ouvrage eux-mêmes. Toutefois, tant que l’accès à de nouveaux terrains à bâtir en périphérie reste facile, les maîtres d’ouvrage seront réticents à investir l’énergie et le temps nécessaires à des projets de densification, souvent plus lourds.
Or, ces terrains en périphérie impliquent pour la commune d’importants travaux de viabilisation, financés par l’impôt. Par ailleurs, les frais liés à la mobilité sont particulièrement élevés pour les personnes résidant dans des lieux isolés, notamment pour les personnes âgées.
Les pouvoirs publics devraient donc aider la population à prendre conscience de ces liens de causalité et présenter la vie dans les centres comme une alternative de qualité, face à de nouvelles résidences en plein champ. La communication est un élément clef, pour lequel il est important de documenter les réussites et aussi de donner la possibilité de faire des visites sur site. Un tel programme de développement devrait être lié à des conseils en architecture et urbanisme. Il s’agit de favoriser une vision intégrée et soutenable de la construction et de l’habitat au centre des bourgs, en prenant en compte les aspects démographiques, énergétiques et créatifs.


Quelles sont les expériences positives et négatives en matière de participation citoyenne ?
La participation des citoyennes et citoyens au développement de solutions pour des problématiques difficiles a un sens lorsque les personnes impliquées sont convaincues que la prise en compte d’intérêts différents permet d’atteindre les objectifs communs. Cela requiert la capacité d’être à l’écoute des autres. Le dialogue doit être au premier plan. La participation citoyenne n’est pas un joyeux goûter d’anniversaire, même si cela doit être mis en œuvre de manière aussi légère et détendue que possible, afin que les gens aient envie d’y participer et s’y sentent à l’aise. Les démarches participatives peuvent être frustrantes notamment si elles sont dévoyées pour imposer des intérêts unilatéraux, ou encore si on considère qu’il y a des « gagnants » et des « perdants » lors de l’arbitrage entre points de vues. Il y a aussi des risques de déception si les participants pensent pouvoir souhaiter quelque chose, sans devoir assumer les conséquences de ses souhaits.
Quel est votre vœu vis-à-vis de l’aménagement du territoire au niveau national ou dans la région alpine ?
Pour que les centres des bourgs redeviennent plus vivants, un ensemble de mesures est nécessaire, ainsi que l’engagement et la persévérance des acteurs locaux. La volonté des élus et des administrations pour permettre une urbanisation vers l’intérieur plutôt qu’un étalement urbain est la première étape indispensable. Une autre étape consiste à mobiliser les citoyens pour qu’ils participent à une réflexion commune et courageuse, en leur fournissant les outils adaptés pour pouvoir s’impliquer.
Les citoyennes et les citoyens doivent être impliqués dans le processus de transformation en tant qu’experts dès le premier acte, de la recherche de l’idée jusqu’à la mise en œuvre concrète de la solution.


Comment pourrait-on transformer ce souhait en réalité ? Que faudrait-il pour cela ?
Dans les centres de certains villes et villages, de nombreux bâtiments sont inoccupés ; pourtant la plupart des nouvelles résidences ou zones d’activités sont aménagées sur des terrains non bâtis, à la périphérie des zones urbanisées. Pour redonner vie aux centres de nos villes et de nos villages, il serait souvent plus judicieux de trouver des formes créatives et contemporaines pour réutiliser et transformer les bâtiments et terrains disponibles au cœur des bourgs, ou pour construire, dans les interstices où il y a encore de la place, de nouveaux bâtiments, pour le logement, le travail, le commerce et les loisirs ; cela permettrait aussi d’économiser les ressources. Une urbanisation plus compacte et une densité plus élevée ainsi que la mixité des usages qui en résultent sont essentiels pour façonner l’environnement social des habitants et pour préserver un paysage urbain de qualité. Et cela diminue l’étalement urbain. Une prise de conscience globale est nécessaire pour une utilisation économe et intelligente du foncier. De nombreuses déclarations politiques abordent cette urgence, pourtant chaque jour, en Autriche, 22 hectares de terrain sont urbanisés et 80 hectares en Allemagne ; cela équivaut à environ 30 terrains de football en Autriche et 100 terrains de football en Allemagne.


Qu’est-ce-que les régions rurales peuvent apprendre des villes ?
Il y a de nombreuses raisons pour lesquelles les centres-villes et les centres villageois se vident. La motorisation des déplacements est un des facteurs clés, qui a induit le transfert de nombreux commerces et services de base vers les périphéries urbaines. Cela a contribué à une séparation des fonctions et à l’émergence de mono-structures. Les lieux de vie et de travail étaient étroitement liés avant l’émergence de la mobilité motorisée, même en milieu rural. Nous proposons la création de bâtiments multifonctions, en ville tout comme dans les différents types de zones rurales ; il s’agit d’aménager des bâtiments qui peuvent être utilisés de façon mixte et variable et qui évoluent avec les habitants et leurs besoins, tout en contribuant à dynamiser les bourgades. L'objectif futur en matière d’urbanisme doit être de créer des bâtiments multifonctions et flexibles dans le temps. Cela ne signifie pas que votre propre appartement doit également être votre bureau, mais plutôt qu'un jardin d'enfants peut se trouver dans le même bâtiment, tout comme un café au rez-de-chaussée. Une architecture flexible permet par exemple à une famille de mettre une partie de son appartement à disposition de son voisin, après le départ des enfants. Une telle structuration du bâtit est tout aussi valable dans les villages.

Si l’argent, les structures existantes et les barrières mentales n’avaient aucune importance, à quoi ressembleraient le village et la ville de demain ?
Voici le scénario futur que j’imagine pour un village lambda dans les Alpes : plusieurs bâtiments se sont vidés au cours des dernières années et la commune est aujourd’hui comme un « donut » avec un centre vide. Visionnaire, la commune a acquis ces bâtiments, avec le soutien des habitants, afin d’y permettre des initiatives soutenables. L’objectif était de rendre le centre du village plus attractif et de le remettre au cœur de la vie quotidienne des habitants. L’ensemble des locaux vacants deviendra une maison villageoise mixte, avec des logements, des locaux professionnels et des commerces ainsi qu’un centre multi-activités d’envergure locale voir régionale. Le développement du projet comprend à la fois un dialogue entre la commune, la population et les acteurs culturels ainsi qu’un concours d’architecture. La démarche de participation citoyenne et le concours d’architecture, habituellement bien distincts l’un de l’autre, sont ici reliés de façon nouvelle. Il en résulte un projet de grande qualité, accepté par la population, par les élus, par l'administration et par le monde professionnel ; il pourra être réalisé avec une architecture courageuse et rayonnera au-delà des limites communales. Les gens aiment à nouveau vivre dans le village et les visiteurs y viennent volontiers, notamment pour s’inspirer de la démarche mise en œuvre. Ce village est un exemple en matière de revitalisation innovante des centres de village, la conception étant d’une très grande qualité et reposant sur une participation des citoyens bien conçue.

Corinne Buff, CIPRA International (entretien)

www.nonconform.at (de)

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