La montagne se réchauffe, la loi refroidit
Pendant que les sommets mutent sous nos yeux, la « Loi Montagne III » adoptée cet été assouplit les règles d'urbanisation. Les montagnards observent et s'inquiètent.
Par Alain Boulogne, maire des Gets de 2001 à 2008 et représentant de CIPRA France au comité de massif des Alpes
Ils et elles les voient tous les jours, eux qui vivent là-haut. La neige qui se fait rare en moyenne montagne. Les glaciers qui reculent d'année en année, jusqu'à laisser partir des pans entiers de rocher sur les villages de Blatten, en Suisse, ou la Bérarde, dans l'Oisans. Jusqu'à faire déborder les torrents sur Bardonnecchia, côté italien. Les saisons qui n'ont plus de rythme — des épisodes méditerranéens violents qui ravagent la Vésubie, des crues éclair en haute Maurienne. L'eau qui se raréfie alors même que la montagne est, tout simplement, le château d'eau de l'Europe. Et la biodiversité qui s'éteint en silence.
Ce constat, la CIPRA et les montagnards le portent depuis des décennies. Il a un nom : le dérèglement climatique. Et il s'accélère.
Une loi de 1985, visionnaire pour son époque
Face à ces bouleversements avérés, on aurait pu attendre un texte à la hauteur.
Rappelons-nous d'où l'on vient. En 1985, la Loi Montagne — première du genre — cherchait déjà un équilibre entre économie, société et environnement, avec une intuition presque prémonitoire des limites de la planète. Elle posait un principe simple : on ne bétonne pas n'importe où, on protège les espaces naturels, on encadre le développement touristique. Quarante ans plus tard, ce socle résistait encore un peu à l'épreuve du temps.
« Loi montagne III » : un rafraîchissement en demi-teinte
La loi dite « pour une montagne vivante et souveraine », adoptée en juillet 2026 par le Parlement, se présente comme la réponse attendue à ces enjeux. Sur plusieurs points, il faut le reconnaître, elle avance : adaptation de la carte scolaire, accès aux soins pour les femmes en montagne, maillage des abattoirs. Des mesures concrètes, utiles, à saluer.
Une réforme se juge à l’endroit où elle tranche
Mais c’est précisément sur l’urbanisation, article 6, que le texte faiblit. Il inquiète les montagnards et ravit les propriétaires de terrains. Le texte prévoit « l'autorisation de l'extension d'urbanisation à proximité immédiate des zones déjà bâties ». En clair : on pourra construire encore, à condition d'être à côté de l'existant. Sur le papier, cela semble raisonnable. Dans la réalité, c'est une crevasse béante.
La double réalité de la montagne
Le problème, c'est que la montagne française ne se résume pas à une carte postale. Elle abrite deux mondes que tout oppose, et que la loi traite avec le même outil.
D'un côté, 30 % du territoire national en voie de désertification : des vallées qui se vident, des écoles qui ferment, des services publics qui disparaissent. De l'autre, les stations de ski où la pression immobilière n'a jamais été aussi forte. Depuis l'arrivée de l'Euro en 2000, tout européen peut acquérir un bien dans une station, et ce marché n’a jamais connu la crise. En Tarentaise, on compte environ 350 000 lits touristiques, et ce malgré une loi de 1985 censée être restrictive.
Rappelons-le : pour les stations, la vente de terrains constructibles est devenue, depuis soixante ans, aussi rentable que l'activité touristique elle-même. C'est-à-dire que la richesse se génère autant sur le foncier que sur l’activité touristique.
L'appétit foncier, grand absent du débat
C'est là que le bât blesse. « L'extension à proximité immédiate des zones déjà bâties » est attendue avec gourmandise par tous les propriétaires fonciers des stations, qui ont déjà des dollars plein les yeux. Elle ouvre la possibilité d'étendre le périmètre constructible, au détriment des espaces naturels que la loi de 1985 protégeait. Pis : elle entre en contradiction frontale avec la Loi « Climat et résilience » et son objectif de Zéro Artificialisation Nette, qui devait freiner l'étalement urbain.
Cette régression ne tient pas à un détail de formulation. Elle tient à la méconnaissance, par le législateur, de la réalité de l'appétit foncier en station. La « fuite en avant dans le béton » va reprendre de plus belle, alors que la capacité de charge des stations est déjà largement dépassée partout sur ces territoires fragiles.
Le décalage
Le plus frappant, peut-être, c'est le décalage. Cette loi a été adoptée à la quasi-unanimité, dans un consensus presque serein. Pendant ce temps, les glaciers continuent de fondre, les vallées de s'embraser, les saisons de se dérégler.
Le sentiment de naïveté générale qui s'en dégage n'est pas une insulte au législateur. C'est une question posée à nous tous : peut-on, en 2026, continuer à traiter la montagne comme un territoire où l'on peut bétonner un peu plus, alors qu'elle est le poste d'observation le plus avancé du changement climatique en cours ?
Les montagnards, eux, ont déjà la réponse. Ils la voient tous les matins, par la fenêtre.