La gouvernance de l'eau en France, véritablement démocratique ?

Après s’être penché sur le cas spécifique des municipales en mars 2026 pour décrypter les freins et leviers au bon fonctionnement de la démocratie locale dans les Alpes françaises, CIPRA France consacre une série d’articles à l’analyse de la gouvernance de l’eau, véritable cas d’école pour se projeter dans le futur de la gouvernance alpine à travers l’étude de cette ressource sous tension.

Souvent qualifiées de « château d'eau de l'Europe », les Alpes alimentent en eau douce de vastes régions en aval, contribuant à hauteur de 40 % à l'approvisionnement en eau de l'Europe. Les eaux alpines façonnent un paysage unique et jouent un rôle essentiel dans la fourniture de divers services, tels que l'eau potable, le soutien à l'agriculture et la production d'énergie hydroélectrique, ainsi que dans les activités de loisirs. Rethinking Water in the Alps: Insights from the 2nd EUSALP Landscape Conference

Tandis que les séquences électorales se suivent d’année en année – municipales, présidentielles, législatives nationales ou européennes – les enjeux spécifiques à certains territoires comme les Alpes et leurs modalités de gouvernance sont encore trop peu abordés comme sujet de campagne. Or, si le vote est bien une modalité de participation citoyenne garantissant leur représentation, il existe de nombreuses autres modalités aujourd’hui dans les mains des élu-es locaux de diverses instances pour maximiser la participation à la prise de décision et enrichir l’accomplissement du rôle de citoyen-ne au quotidien.

La gouvernance de l'eau en France, véritablement démocratique ?

La France est le premier pays européen à avoir intégré (en 1964) la gouvernance de l'eau à l'échelle naturelle des bassins hydrographiques, s'affranchissant du découpage administratif classique des communes aux régions. En théorie, au sein de comités de bassin ou de commissions locales de l'eau, l'ensemble des usagers de l'eau co-construisent les politiques publiques au sein de véritables « parlements de l'eau ». Comme l'évoque Rémi Barbier dans un article que l'on vous recommande sur le sujet[1]: « Sur le papier, ce système, renforcé par la réglementation européenne, est assez exemplaire. Il répond à une partie des critères qui caractérisent les formes de gouvernance durable, dites "en commun", définies par Elinor Ostrom ».

Néanmoins, il apparaît que ces instances de concertation sont soumises à des rapports de force et à des pressions (de la part d'acteurs économiques, agricoles, industriels, etc.) réduisant leur véritable portée démocratique.

Dans ce premier article, CIPRA France fait le point sur les instances françaises de gestion de l'eau et le rôle qu’y joue notre réseau dassociations alpines, pour tenter d’y voir plus clair.


Le cadre à l'échelle supranationale

La Convention alpine (1991, en vigueur 1995) est un traité international regroupant huit États alpins et l'UE, ratifié en totalité par la France en 2005 — ses neuf protocoles doivent être respectés dans la loi nationale. Lors de la présidence française de la convention en 2020, une déclaration sur la gestion intégrée et durable de l'eau dans les Alpes a été adoptée. Si elle ne dispose pas d'une portée juridique contraignante, elle engage les signataires à préserver l'écoulement naturel des cours d'eau, à protéger la biodiversité et les services écosystémiques, et à coordonner les mesures de gouvernance face aux risques liés à l'eau (sècheresses, crues, inondations).

La Directive-Cadre sur l'Eau (DCE, 2000) est le premier texte fondateur européen relatif à la ressource en eau. Elle définit un objectif de « bon état des eaux » à atteindre et impose à chaque État membre une gestion par grand bassin hydrographique. Le délai d'atteinte de l'objectif initial de 2015 a été prolongé — des dérogations courent jusqu'en 2027 — mais l'obligation de résultat demeure. Chaque cycle de programmation dure 6 ans, à l'issue duquel les pays membres renseignent les données d'état de leurs eaux sur une plateforme d'information officielle de l'UE (WISE). En France, la coordination technique de l'élaboration des méthodes de production de données est confiée à l'Office français de la biodiversité (OFB).

La planification nationale 

La DCE est transposée par la Loi sur l'eau et les milieux aquatiques (LEMA, 2006) et se décline à l'échelle des bassins via les schémas directeurs d'aménagement et de gestion de l'eau (SDAGE). Ce document établit des mesures territorialisées opposables aux décisions administratives et aux documents d'urbanisme (SCoT, PLU).

Le comité de bassin est l'instance centrale de concertation en France, qui a notamment pour but d'élaborer et d'adopter le SDAGE. Dans les Alpes françaises, le bassin de référence est le bassin Rhône-Méditerranée-Corse, actuellement présidé par Fabienne Buccio – préfète de la région AURA. Son comité réunit 165 membres (40 % élus, 40 % usagers dont associations environnementales, 20 % État). Il élabore et adopte le SDAGE, document de planification stratégique à six ans.

Le SDAGE est associé à un programme de mesures (PDM), qui est un outil opérationnel, approuvé par le préfet coordonnateur de bassin. Il descend à l'échelle de chaque masse d'eau — tronçon de rivière, nappe, lac — et désigne pour chacune les actions prescrites, le maître d'ouvrage pressenti et le calendrier. C'est le document le plus actionnable pour interpeller un acteur.

Les agences de l'eau, associées à chaque bassin, sont les bras financiers et opérateurs techniques du bassin. Elles collectent les redevances (principes pollueur-payeur et préleveur-payeur) auprès de tous les usagers — particuliers, collectivités, agriculteurs, industriels — et redistribuent ces fonds pour financer les actions du PDM.

Les outils de gestion locale

Le SAGE et sa Commission locale de l'eau (CLE)

Les élus d'un territoire peuvent initier la création d'un Schéma d'aménagement et de gestion des eaux (SAGE) à l'échelle d'un sous-bassin versant — par exemple, le SAGE Durance est le principal SAGE alpin. Le SAGE comprend deux documents : le PAGD (Plan d'Aménagement et de Gestion Durable : orientations, maîtres d'ouvrage, financements, calendriers) et le Règlement, opposable aux tiers et aux décisions administratives, y compris les autorisations d'urbanisme. La Commission locale de l’Eau (CLE), qui le pilote, réunit trois collèges (dont la répartition a été modifiée dans le code de l'environnement en août 2026) :

  • 50 % des sièges sont occupés par des représentants des collectivités et groupements de collectivités

  • au moins 35 % des sièges sont occupés par les usagers, propriétaires fonciers, organisations professionnelles et associations (dont 33 % agricoles, 33 % usagers économiques, 33 % non économiques)

  • l'ensemble des sièges restants est occupé par l'État et ses services (préfet, agence de l'eau, parc, etc.)

D'autres documents de planification peuvent être établis, là où aucun SAGE n'existe. C'est par exemple le cas du projet de territoire pour la gestion de l'eau (PTGE) : il offre un cadre de négociation entre usagers — eau potable, agriculture, industries, tourisme (neige de culture, thermes) — et un outil de gestion des tensions sur la ressource. C'est un engagement collectif volontaire : il ne vaut pas autorisation réglementaire mais structure le dialogue et peut préfigurer un SAGE. En France, en 2025, 132 PTGE sont recensés.

Et le rôle de notre réseau dans tout ça ?

Au vu de sa composition, la CLE est a priori une assemblée qui permet l'expression de tous les intérêts et des délibérations démocratiques, éclairées sur les enjeux liés à l'eau. Plusieurs membres du réseau CIPRA (FNE, LPO, WWF France, etc.) siègent dans ces instances au titre de leurs associations, et endossent le rôle de représentants de la protection du milieu. Aux côtés des défenseurs des droits des consommateurs, ces ONG émettent un avis consultatif, en amont des projets d'aménagement.

Ensuite, la fidélité des délibérations aux avis émis dépend des rapports de force en jeu dans l'assemblée. Les élus occupent une place prépondérante et sont en mesure d'influencer la prise de décision. En tant qu'ONG, c'est à cet instant qu'une question entre en jeu : quels sont les intérêts qui parleront au collège des élus de la CLE, à quel point l'habitabilité du territoire, la préservation d'une eau de qualité seront défendues face à d'autres intérêts économiques ou projets d'aménagements ? La vigilance, la remontée d'information et la formation des décideurs occupent donc une place importante dans les actions menées au sein du réseau, afin de faire pencher la balance du côté de la préservation de l’environnement.

Dès 1964, la gouvernance française de la ressource en eau reposait sur des principes visionnaires en Europe, en proposant d'installer un dialogue territorial cohérent à l'échelle hydrographique. Cependant, certains rapports de force des « parlements de l'eau » font aujourd'hui obstacle à un exercice démocratique idéal. La composition des assemblées présentées implique des déséquilibres entre intérêts privés et protection de l'environnement. La part prépondérante des élus dans ces assemblées apparaît comme un levier principal pour atteindre un véritable exercice démocratique, à condition que ces derniers se positionnent en représentants de leurs territoires et portent des décisions construites avec leurs concitoyens.

De nombreux collectifs proposent d'autres manières de penser la gouvernance de l'eau en complément des appareils institutionnels, afin d'intégrer les citoyens et citoyennes dans les processus de décision. C'est ce que nous explorerons dans la suite de cette série !

[1] https://www.cad-eau.org/images/article_monde_06-09-2024.pdf