Accord avec le Mercosur : quels enjeux pour le pastoralisme alpin ?
En mai 2026, l'UE a ouvert un nouveau marché concurrentiel avec quatre pays d'Amérique du Sud : l'Argentine, le Brésil, le Paraguay et l'Uruguay. Cette décision a suscité de nombreux débats houleux au sein de l'UE avec a France en ête de rpoue. De nombreux acteurs européens s'interrogent sur la mesure dans laquelle les marchés européens devraient s'ouvrir à la mondialisation, notamment concernant l'agriculture et l'industrie agro-alimentaire. En effet, l'UE dispose de l'une des réglementations les plus strictes en matière de contrôle qualité, d'utilisation des pesticides et des antibiotiques. Une concurrence accrue et une plus grande diversification, mais à quel prix pour l'économie pastorale alpine ?
Alors que l’Union européenne a officiellement signé le traité de libre échange, dit accord avec le Mercosur, avec l’Argentine, le Brésil, l’Uruguay et le Paraguay en janvier 2026, le secteur agricole a clairement fait part de son désaccord. En Europe, les normes alimentaires comptent parmi les plus strictes pour des raisons sanitaires et environnementales. Or, bon nombre de ces normes ne sont pas appliquées avec la même rigueur dans les pays du Mercosur. Cette absence de principe de réciprocité a été au cœur de nombreux débats houleux, menés notamment par la France. Les inquiétudes de cette dernière semblaient justifiées puisque, fin août, l’UE a annoncé une interdiction des importations de viande bovine en provenance du Brésil en raison d’une utilisation intensive d’antibiotiques. Un audit en cours confirmera ou infirmera l’extension de cette interdiction au miel et aux produits avicoles. De nombreuses études scientifiques affirment que la surconsommation d’antibiotiques engendre une résistance à ces derniers et affecte donc la santé des consommateurs. Ces dernières années, l’Organisation Mondiale de la Santé a enregistré une forte hausse des décès causés par des infections résistantes aux médicaments. L’agence a déclaré que les superbactéries résistantes aux antibiotiques contribuaient à 5 millions de décès supplémentaires chaque année.
En 2025, le Brésil a exporté plus de 92 000 tonnes de produits bovins, représentant plus de 713 millions d’euros. Dominique Fayel, président de la Fédération nationale bovine française, a comparé le modèle agricole brésilien au modèle industriel chinois tout en soulignant que les exploitations familiales françaises ne pouvaient rivaliser avec les exploitations brésiliennes de 10 000 à 20 000 hectares. Cela vaut tout particulièrement pour l’élevage pastoral, en raison d’une baisse de 40 % de la productivité par rapport aux exploitations de plaine, due à l’environnement montagnard et à ses contraintes naturelles. Ainsi, la production de viande dans les Alpes est intrinsèquement menacée par l’accord UE-Mercosur vis à vis des marchés nationaux et européens. La seule réponse que les agriculteurs européens ont reçue de Bruxelles est une promesse de débloquer 45 milliards d’euros. Ces fonds proviendront d'un budget anticipé de la PAC 2028-2034 afin de faire face à la concurrence accrue à venir. Aucune déclaration n’a été faite concernant l’agriculture de montagne. Dominique Fayel a toutefois accepté d’apporter des éclaircissements sur certains points. Si l’on s’attend à ce que les prix soient affectés dans toutes les zones géographiques, l’agriculture de montagne en sera d'autant plus touchée en raison de sa spécificité.
De plus, l’agriculture alpine dépend fortement de labels, qui sont des gages de qualité et d'un savoir-faire géographique. Ces labels ne sont pas répartis de manière égale sur le territoire ; par exemple, la production laitière labellisée est plus concentrée dans les Alpes que dans le Massif central. Dominique Fayel souligne que l’inflation est devenue un problème majeur ces dernières années, les consommateurs ayant dû réduire leur consommation de certains produits ou se tourner vers des options moins chères. En France, par exemple, la production de Comté a récemment diminué, ce qui n'était pas arrivé depuis des décennies. En raison de l’arrivée sur le marché de produits plus compétitifs en provenance des pays d’Amérique du Sud, cette inflation pourrait inciter les consommateurs à se détourner des producteurs locaux. À titre d’exemple, en 2025, le prix moyen de la viande de bœuf en Europe s’élevait à 7 €/kg, contre la moitié de ce prix au Brésil.
Toutefois, la baisse de la demande ne saurait remettre en cause le rôle et l’utilité de l’agriculture de montagne. En effet, la valorisation des pâturages ne peut se faire que par le biais de l’élevage. Il est donc essentiel pour la biodiversité et le climat que l’agriculture de montagne continue d’être soutenue par des politiques européennes telles que la PAC. La production agricole en milieu montagnard n’est déjà pas compétitive sur le marché mondial et devra donc faire l’objet d'adaptations nécessaires.
D'autre part, Chatellier (2026) s'est penché sur les différents accords de libre-échange (ALE) signés il y a quelques années avec le Royaume-Uni, le Canada et l'Ukraine. Son analyse met en évidence une stabilité économique dans les échanges commerciaux entre ces pays et l'UE. Les tendances sont plutôt favorables et affichent même une évolution positive dans certains cas. Ces accords contiennent des dispositions qui protègent le système agroalimentaire européen ; en particulier les petits secteurs, grâce à des quotas d’importation ou à un principe de réciprocité qui oblige les partenaires commerciaux de l’UE à se conformer aux réglementations environnementales et sanitaires de l’UE afin d'importer leurs marchandises sur le territoire européen. Si de telles clauses étaient mises en œuvre et ratifiées, elles protégeraient le secteur contre la concurrence déloyale et garantiraient une plus grande stabilité économique dans le secteur agricole montagnard. Les agriculteurs européens attendent donc de l’UE qu’elle adopte des dispositions supplémentaires pour protéger leurs modèles économiques face à l’arrivée de géants de l’agriculture sur les marchés européens.
Enfin, le débat n’est pas strictement économique, car cet accord exerce une forte pression sur la biodiversité. Il pourrait entraîner une hausse de la demande et de la production de viande bovine, ce qui exercerait une pression supplémentaire sur les terres. Les changements d’utilisation des sols constituent l’un des principaux facteurs de perte de biodiversité. Par ailleurs, l’UE a mis en place une législation stricte (EUDR) visant à limiter l’importation de produits liés à la déforestation. Cependant, un grand nombre d'ONGs s’inquiètent d’un éventuel affaiblissement de l’application de la réglementation, notamment en matière de contrôle, de traçabilité et de sanctions, en raison de mécanismes commerciaux.
Sources :
Chatellier, Vincent. « Les échanges de l’Union européenne en produits animaux et les effets de trois accords commerciaux (Royaume-Uni, Ukraine, Canada) ». INRAE Productions Animales, vol. 39, no 1, mars 2026, p. 9520‑9520. productions-animales.org, https://doi.org/10.20870/productions-animales.2026.39.1.9520.
Interview with Dominique Fayel, Vice President of Euromontana and president of the French Bovine National Federation, 21 October 2026.
Ledroit, Valentin, et Valentin Ledroit Lesur Alexandra. « Colère et manifestations des agriculteurs : pourquoi l’accord entre l’UE et le Mercosur pose problème ». Touteleurope.eu, 20 janvier 2026, https://www.touteleurope.eu/agriculture-et-peche/colere-des-agriculteurs-pourquoi-l-accord-avec-le-mercosur-pose-probleme/.
« L’Union européenne annonce suspendre ses importations de viande brésilienne à partir de jeudi ». Le Monde, 31 août 2026. Économie,Brésil. Le Monde, https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/08/31/l-union-europeenne-annonce-suspendre-ses-importations-de-viande-bresilienne-a-partir-de-jeudi_6762819_3234.html.
Mauuarin, Marion. « EU-Mercosur Agreement: A “Free Trade” Agreement That Puts Biodiversity and Climate under Pressure ». Noé, 13 janvier 2026, https://noe.org/en/accord-ue-mercosur-un-libre-echange-qui-met-la-biodiversite-et-le-climat-sous-pression/.
« Mercosur : l’accord de libre-échange sera appliqué provisoirement à partir du 1er mai ». Le Monde, 23 mars 2026. Économie,Accord UE-Mercosur. Le Monde, https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/03/23/mercosur-l-accord-de-libre-echange-sera-applique-provisoirement-a-partir-du-1er-mai_6673909_3234.html.
Palmieri, Rossella, et al. « Beyond the Finish Line: Sustainability Hurdles in the EU–Mercosur Free Trade Agreement ». Social Sciences, vol. 13, no 7, juillet 2024, p. 362. DOI.org (Crossref), https://doi.org/10.3390/socsci13070362.