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Source de vie et de profit

L’or bleu des Alpes : une rivière intacte est un plaisir pour nos sens. © Heinz Heiss / Zeitenspiegel

L’agriculture veut irriguer, les groupes énergétiques veulent produire du courant, les associations de protection de l’environnement veulent sauver les poissons, les stations de ski veulent enneiger et le voisin voudrait remplir sa piscine avec de l’eau claire. La finitude de la ressource Eau crée des conflits d’intérêts qui ne pourront pas être résolus si l’on garde une vision sectorielle.
Imaginez un instant : plein été, en randonnée avec votre famille, vous êtes sur le chemin du retour vers votre hôtel en montagne. De loin vous entendez déjà mugir le torrent. Les enfants impatients se précipitent vers l’eau. Ils s’arrêtent brusquement : une haute clôture borde le torrent, un panneau indique : « Privé – Accès réservé aux ayants droit ». Déçus et en nage, ils reprennent le chemin.
Une scène tirée d’un film de science fiction? Pas nécessairement ; pour nous qui habitons les Alpes, l’eau est en effet un bien gratuit et disponible en quantité. L’accès à l’eau fraîche n’a pourtant rien d’évident. Avoir de l’eau est une responsabilité sérieuse dont il faut être conscient.
Les pays alpins abritent la source de plusieurs grands cours d’eau. Le Rhin prend sa source dans le lac de Toma en Suisse. La source devient un fleuve sur un parcours d’environ 1250 km. Son bassin versant s’étend sur 218 300 km², deux fois et demie la superficie de l’Autriche. Le Rhin est bordé par l’Allemagne, la France, le Liechtenstein, les Pays-Bas, l’Autriche et la Suisse. Le lac de Constance approvisionne environ quatre millions de personnes en eau potable. Ce seul fait met clairement en évidence l’immense responsabilité que portent les Etats alpins. Ils se trouvent à la naissance des artères vitales. Leurs moindres faits et gestes concernant la protection et l’utilisation de l’eau ont valeur de modèles. Les états voisins et ceux qui résident en aval ne peuvent qu’espérer recevoir une eau propre.

Défendre l’eau en tant que «res publica»
Le siècle des Lumières a désenchanté la nature. Ce changement de paradigme et la foi solide en la technique ont fait peu à peu disparaître les valeurs immatérielles de l’eau au profit d’intérêts plus tangibles. Cette évolution amène à se poser la question fondamentale de savoir à qui appartient l’eau et à qui incombe la responsabilité d’assurer notre approvisionnement quotidien en eau fraîche.
Il y a quelques décennies, tout le monde était d’accord : l’eau n’appartient à personne, elle est donc la propriété de tous. L’approvisionnement en eau est une « res publica », une tâche qui revient à la collectivité, aux communes, à l’Etat. En effet seuls les pouvoirs publics peuvent garantir une répartition équitable par le biais d’impôts et de redevances. Les débats actuels au sein de l’Union européenne sur la privatisation de l’eau potable montrent cependant que cette notion fondamentale s’est perdue. C’est pourquoi la population est obligée de résister massivement contre la privatisation de l’eau potable en Allemagne ou contre la construction d’une centrale hydroélectrique à Bergün sur l’Albula en Suisse pour que soit élucidée la prise de possession de l’eau. En Italie, lors d’un referendum en 2011, la majorité de la population a voté contre la privatisation de l’eau.
Les débats montrent clairement que l’utilisation de l’eau ne peut pas être livrée au libre marché. L’eau nous appartient à tous. C’est le bien-être général qui compte et non l’intérêt de quelques-uns.
Il faut des traités et des accords internationaux ayant force obligatoire pour assurer une répartition équitable et durable. L’importance d’élaborer un protocole « Eau » dans le cadre de la Convention alpine,
reste d’actualité.

Questions centrales
Outre la question de la privatisation de l’eau potable, de nombreux pays alpins font face à une multitude de problèmes et de conflits d’intérêts sur l’utilisation de l’élément liquide. La construction d’une nouvelle centrale hydro-électrique a-t-elle une influence négative sur le tourisme ? Quel est le débit résiduel d’eau nécessaire pour assurer la survie des poissons ? Quelles sont les répercussions des revitalisations sur le niveau des eaux souterraines ? Notre village aura-t-il encore assez d’eau potable si nous pratiquons l’enneigement artificiel des pistes en hiver ? Comment maîtriser l’assaut des visiteurs qui cherchent la détente dans les espaces protégés le long de nos cours d’eau ? Les risques d’inondations vont-ils être encore aggravés par le changement climatique ?
Ces questions et bien d’autres laissent entrevoir la hausse de la pression exercée sur nos eaux courantes et dormantes dans les prochaines décennies. Il s’agit de trouver des solutions soutenables à plus long terme. L’approche sectorielle ne répond plus à la complexité et aux enjeux. Il faut des concepts et des outils qui intègrent et coordonnent les diverses demandes, les hiérarchisent et favorisent les synergies. Il est important d’opter pour une voie de concertation et de participation active de toutes les parties prenantes, comme l’exige la mise en œuvre de la Directive-cadre sur l’eau de l’UE.

D’égal à égal
La gestion intégrée des bassins versants est pour nous un outil répondant aux attentes décrites. Les exemples de projets tels que le « Contrat de bassin » sur le lac d’Annecy (Alpenscène 96/2012), la stratégie de l’eau dans le canton suisse de Berne, le plan national de gestion des eaux en Autriche ou le programme de restauration des truites lacustres de la commission internationale de protection des eaux pour le lac de Constance démontrent l’efficacité de la démarche de gestion intégrée. Pour espérer le succès, il faut parvenir à impliquer toutes les parties prenantes et à gagner leur confiance en pratiquant l’ouverture et la transparence. Il suffit qu’une des parties suive un « agenda caché » sans être prête à dévier de ses intérêts propres pour que le processus soit voué
à l’échec.
Les expériences de ces dernières années montrent malheureusement que bien des projets traînent en longueur par manque de confiance et ne peuvent finalement être « résolus » que par voie juridique. Les services publics et les exploitants de centrales électriques ont toujours autant de mal à jouer cartes sur table, surtout dans le domaine de l’énergie hydraulique. L’étroite interdépendance entre la politique régionale et les grands groupes de production électrique illustre bien à quel point l’Etat est intéressé par une utilisation aussi intensive que possible de l’énergie hydraulique. Les soi-disant stratégies de protection et d’utilisation cèdent souvent le pas aux intérêts des usagers. Dans presque tous les pays alpins, la plupart des cours d’eaux utilisables ont déjà subi des aménagements ; il y a peu de potentiel pour de nouvelles centrales. Il faut à la fois développer un système d’aide adapté et une approche différente à l’échelle du bassin versant. Sans cela, les derniers cours d’eau naturels des Alpes risquent de s’en aller à vau-l’eau.

Cultiver les coopérations
Les Nations unies ont proclamé 2013 « Année internationale de la coopération dans le domaine de l’eau ». L’un des objectifs est de faire prendre conscience aux milieux d’experts comme au grand public de l’importance d’une meilleure coopération.
Comme pour les autres pays, la coopération transfrontalière dans le domaine de la gestion de l’eau est importante et nécessaire pour la Suisse. Celle-ci est engagée depuis des années aux côtés de l’Allemagne, de la France, de l’Italie, du Liechtenstein, du Luxembourg, des Pays-Bas et de l’Autriche dans divers organes qui se préoccupent des grandes étendues d’eau dont le bassin versant est dans des régions frontalières. Citons par exemple la commission internationale pour la protection du Rhin, la commission internationale de protection des eaux du lac de Constance, la commission internationale pour la protection des eaux italo-suisses CIPAIS et la commission internationale pour la protection des eaux du Léman, du Rhône et de leurs affluents CIPEL. Ces coopérations permettent d’élaborer des approches et des solutions communes dans différents domaines tels que l’écologie, la qualité de l’eau ou les changements climatiques.
Le projet de recherche interdisciplinaire IWAGO, qui fait partie du programme national de recherche 61, est justement en train d’examiner des approches holistiques et partenariales pour la gestion de l’eau en Suisse. Les résultats montrent qu’une approche intégrée s’avère fondamentalement positive. Les priorités sont mieux définies et les solutions trouvées plus efficaces et plus durables que dans le cas d’une démarche sectorielle.
L’utilisation unilatérale de l’eau se fait toujours au détriment de beaucoup. C’est pourquoi on peut dire que, même pour des raisons économiques, la sauvegarde des cours d’eau encore naturels aujourd’hui et la surveillance de notre nappe phréatique ont la plus haute priorité. Et vous pourrez alors imaginer une fin plus heureuse pour la scène près du ruisseau de montagne du début de cet article, enlever vos chaussures et boire une gorgée d’eau claire pour vous rafraîchir. Vous serez pénétré d’une profonde satisfaction – l’eau inspire, l’eau stimule, l’eau invite à jouer, l’eau rend heureux, l’eau crée la vie.

A lire : 
La gestion de l’eau face au changement climatique, un rapport de fond, compact n° 03/2011 publié par CIPRA, Commission Internationale pour la Protection des Alpes.

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Source : Alpenscène n° 98 (www.cipra.org/fr/alpmedia/publications/5222)