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« La génération qui compte »

« Ecouter vraiment ce que les jeunes perçoivent et pensent », c’est le vœu de Lars Keller. © Caroline Begle/CIPRA International

Jusqu’à présent, on ne demandait guère aux jeunes leur opinion sur la qualité de vie. Une bonne raison pour le géographe de l’université Innsbruck/A, Lars Keller, de chercher le dialogue avec des jeunes de diverses régions des Alpes et d’explorer la question de manière intensive avec eux.
Quel jugement les jeunes portent-ils sur la qualité de vie dans les Alpes ?
La majeure partie des jeunes estime que le niveau de qualité de vie est élevé ou très élevé. C’est déjà en soi une constatation réjouissante. Si l’interrogation porte sur leur qualité de vie personnelle, l’évaluation est même encore un peu plus élevée que l’estimation de la qualité de vie en général dans la région. Cela signifie que les jeunes reconnaissent que d’autres gens pourraient se trouver dans une situation plus difficile que la leur, ce qui peut aussi être interprété comme une expression indirecte de solidarité.

Quelles sont les raisons qui leur font estimer que la qualité de vie est bonne ?
Les raisons sont variées, mais on remarque une tendance qui se dessine aussi dans d’autres études sur la qualité de vie dans les Alpes : au cœur des Alpes, les jeunes sont plus attachés aux valeurs traditionnelles qu’en dehors des Alpes. La famille, les amis, la cohésion sociale, le travail sur place ou même encore la religion sont donc pour eux des valeurs importantes. L’un des groupes de travail de notre projet « LIFE eQuality? » s’est penché par exemple sur la question du dialecte ; là aussi on remarque une attitude conservatrice. Pour les jeunes, l’identification à la terre natale, à ce qui les entoure, a une grande importance.

Y a-t-il des différences entre les pays ou par rapport à l’Europe ?
Nous avons trouvé relativement peu de différences dans nos projets entre les jeunes, qui viennent du Tyrol, du Tyrol du Sud, de Bavière et des Grisons. Lors de la composition d’une « carte postale de la région natale » – un exercice tiré des sciences sociales – tous sauf quelques-uns ont dessiné des montagnes, le soleil, des nuages et peut-être encore une croix sur un sommet et une piste de ski; ou éventuellement leur propre maison avec jardin. Quelques-uns seulement ont représenté un globe, leur perception du « pays natal » était plus large. À Berlin, les jeunes dessinent quelque chose de fondamentalement différent.

Il y a déjà un certain nombre d’années que vous travaillez sur le thème de la qualité de vie dans les Alpes. Qu’est-ce qui frappe le plus ?
Ce qui est frappant, c’est que dans les recherches et les études, ce sont surtout les adultes qui sont visés, entre autres les seniors. Non pas que ce groupe ne soit pas important, mais pourquoi n’interroge-t-on pas aussi les jeunes ? Ils ont une vie plus longue devant eux et il est important de savoir ce que pense et ce qui anime cette génération qui, dans cinq ou dix ans, mènera les destinées de sa région. C’est une grave lacune.

Avez-vous une explication pour cette lacune ?
Une explication strictement personnelle : il est probablement bien plus facile et ­apparemment plus logique de soumettre des adultes à une enquête. L’enquête en soi, telle qu’elle est pratiquée avec les adultes, ne fonctionne absolument pas avec les jeunes. Et d’ailleurs, je pourrais affirmer que cela ne fonctionne pas non plus aussi bien avec les adultes que nous aimerions l’imaginer.

Comment devrait-on alors impliquer les jeunes ?
Dans tous nos projets, par exemple dans « LIFE eQuality? » ou « LQ4U », nous poursuivons l’idée d’une collaboration avec eux à plus long terme. En outre, nous ne pratiquons pas la recherche en qualité de vie sur les jeunes – les adultes enquêtant sur les jeunes -, mais avec eux. Nous y voyons un grand plus. Les jeunes sont ainsi confrontés à leurs propres questions et aux sujets qui importent pour eux. Ils s’y intéressent plus intensivement et quand ils interrogent ensuite d’autres jeunes, cela donne de tout autres résultats que lorsque je pose les questions en tant qu’adulte très distancié.

A quoi faut-il veiller dans le travail avec les jeunes ?
On devrait vraiment leur laisser du temps et de l’espace pour penser et discuter. Car c’est quelque chose qui, normalement, manque plutôt à l’école. Tout y est orienté selon les heures de cours, les récréations et les tests de manière relativement rigide. Sans vouloir mettre cela totalement en doute, il faut admettre qu’on n’arrive pas à grand-chose de cette manière. Les objectifs ambitieux d’une éducation au développement soutenable sont justement, à mon avis, dans l’état actuel des struc­tures scolaires, difficiles voire impossibles à atteindre.

Quelle importance ont les outils numériques dans le travail avec les jeunes ?
Là, je suis très partagé. Dans nos projets, ils sont importants dans la mesure où ils permettent aux jeunes de différentes régions de rester en contact. Mais on ne devrait pas voir ces outils comme un but en soi. Ce qui est important, c’est le travail sur le contenu et il peut aussi se faire avec du papier et un crayon ou de la craie et un tableau.

Préféreriez-vous le tableau et la craie ?
Dans certaines situations, oui. Pour une organisation comme la CIPRA ou un grand projet de recherche, dans lequel il faut travailler sur de grandes distances, on a évidemment besoin d’outils numériques. On devrait cependant être prudent et ne pas trop en attendre. Il ne faudrait pas non plus croire que les jeunes savent automatiquement s’en servir de manière professionnelle, simplement parce qu’ils sont jeunes. On parle bien sûr aujourd’hui des natifs numériques. Mais comme nous l’avons constaté dans notre projet, ce sont parfois plutôt des « naïfs numériques », qui, par exemple, ne savent pas forcément construire un forum de manière logique. D’autre part, une de nos enquêtes a montré que Facebook est bien sûr très important pour la plupart des jeunes, mais que cela n’améliore pas forcément leur qualité de vie, et même au contraire la détériore par la pression de groupe, la publication involontaire de photos, le harcèlement, etc. Les jeunes eux-mêmes ont trouvé ce résultat extrêmement intéressant.

Quelle est alors la meilleure façon d’atteindre les jeunes ?
De préférence sans doute par oral. Ceci dit, je trouve l’idée d’atteindre les jeunes par les jeunes absolument fondamentale. Si des jeunes sont convaincus de quelque chose et s’adressent à leur tour à d’autres jeunes, cela a certainement plus de poids que si je le fais moi-même. Mais on peut bien sûr en tant qu’adulte parler tout-à-fait normalement avec des jeunes. Ils sont relativement ouverts à beaucoup de choses et ils te disent très clairement quand ils n’ont pas envie de quelque chose. Ils savent prendre les décisions quand il faut.

Est-ce que le regard de la société sur les jeunes a changé ?
L’image de la jeunesse a toujours été plus ou moins mauvaise et elle n’est pas non plus particulièrement positive aujourd’hui. Totalement à tort, je trouve, parce que les jeunes d’aujourd’hui sont bien plus compétents dans leurs rapports à un grand nombre de choses. Nous, les adultes, nous les exposons naturellement aussi à de nombreuses influences que je suis heureux de ne pas avoir connues dans ma jeunesse.

Comment peut-on armer les jeunes pour l’avenir ?
Je ne peux pas vraiment les armer pour l’avenir, je peux juste les aider à acquérir certaines compétences qui dans le meilleur des cas peuvent les rendre plus aptes à aborder l’avenir. L’enseignement scolaire développe surtout la capacité à reproduire ce qu’on a lu ou entendu. Ceci est bien trop peu pour une vie moderne. Nous devrions apprendre aux jeunes à se pencher intensivement et sérieusement sur les contenus et les méthodes, à aborder les sujets sous plusieurs angles et à penser de manière synthétique. A ne jamais cesser de réfléchir tout en sachant que l’action concrète en fait partie – parce que sans action, la réflexion préparatoire ne mène à rien. Si l’on peut leur transmettre cela, ils seront certainement mieux armés pour l’avenir que les générations avant eux.

Que peuvent faire les jeunes pour le développement soutenable ?
Enormément, à mon avis, sinon tout. C’est maintenant la génération qui compte. Ce qu’elle peut faire tout de suite : participer. Le plus possible.

Y a-t-il vraiment beaucoup de possibilités de participation ?
Il pourrait y en avoir. En Autriche par exemple, le droit de vote est à 16 ans. Est-ce sensé si on ne rend pas en même temps les jeunes « capables » de voter ? La question reste posée. D’autre part, quel pourcentage des adultes est capable de voter ? C’est une discussion difficile, mais j’ai malgré tout le sentiment qu’on ne prépare pas assez les jeunes. Dans ces conditions, le droit de vote leur apporte peu. Et les parlements de jeunes ne sont généralement que des terrains d’entrainement à quelque chose qui pourrait peut-être se produire un jour dans l’avenir. Les jeunes n’ont pas pour autant de véritables droits ni de possibilités de participation. D’autre part, on doit dire que « les enfants au pouvoir » n’est pas non plus une solution. Parce qu’il y a un grand nombre de choses que l’on ne saisit que lorsqu’on peut penser de manière un peu plus abstraite et surtout plus complexe. Il y a bien sûr des jeunes de 16 à 18 ans qui en sont capables. En tout cas, il faut leur donner la possibilité de se pencher sur une thématique de manière approfondie. Ce ne serait que justice pour les jeunes. C’est une vaste tâche, et il faudrait vraisemblablement que toutes les organisations investissent beaucoup plus dans leur travail avec la jeunesse.

Que peut donc faire une ONG comme la CIPRA ?
Je pense que le travail avec la jeunesse devrait être beaucoup plus intensif. Mais il ne faudrait en aucun cas en abuser, par exemple en recrutant des jeunes qui doivent ensuite reproduire quelque chose de bien défini selon les principes de l’association, qui sera ensuite « vendu » aux personnalités politiques. Je parle de travail totalement sincère. Vraiment écouter ce que les jeunes perçoivent et pensent  – parce que cela diffère souvent considérablement de la perspective des adultes. Les jeunes attachent aussi fréquemment de l’importance à des choses totalement différentes de ce que nous imaginerions, même à des choses…

…qui ne vont peut-être pas dans le sens de l’Organisation.
Oui, exactement. Et ça rend les choses encore plus compliquées. Mais cela vaut pourtant grandement la peine de coopérer intensivement avec les jeunes. Et après quelques années, les jeunes ne seront plus des jeunes et appartiendront au petit groupe des adultes qui participent fortement. Ce sont eux qui porteront alors toutes les organisations et les institutions, l’Etat même, toute l’Europe, le monde, par ce qu’ils feront ou ne feront pas. C’est pour cela que cela vaut grandement la peine d’investir dans la jeunesse.

Interview: Caroline Begle
CIPRA International
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Lars Keller travaille à l’Institut de Géographie de l’Université d’Innsbruck/A. Ses recherches portent surtout sur la didactique de la géographie et des sciences éco­no­miques ainsi que sur la qualité de la vie et les Alpes. Il a publié aussi bien des ­ouvrages scientifiques ou de vulgarisation, qu’une série de manuels scolaires écrits par lui, et une revue didactique spécialisée. Depuis 2010, il dirige entre autres les projets « LIFE eQuality? » et « LQ4U », qui sont consacrés à la question de la qualité de la vie, vue par les jeunes dans l’espace alpin. Ces projets mettent fortement ­l’accent sur l’étroite collaboration avec les jeunes qui participent à la recherche autour de cette thématique.
www.uibk.ac.at/geographie (de)
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Source : Alpenscène n° 97 (www.cipra.org/fr/alpmedia/publications/5017)