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Le bien-être, la satisfaction et la qualité de vie sont-ils possibles sans croissance ? Un modèle de croissance périmé

Le bien-être, la satisfaction et la qualité de vie sont-ils possibles sans croissance ?

Le bien-être, la satisfaction et la qualité de vie sont-ils possibles sans croissance ? © Thomas Gerersdorfer - www.steirisches-gold.at

Tout ira toujours mieux dans le meilleur des mondes – à condition que le niveau de vie continue d’augmenter. Personne ne demande quel en est le prix à payer. Un jour, pourtant, le système risque de s’effondrer. La crise économique en a donné un avant-goût. Certains secteurs des Alpes font partie des perdants. Mais les Alpes, dans leur ensemble, pourraient être au bout du compte gagnantes si elles relèvent le défi.
conférence annuelle

La CIPRA prépare un terreau d’idées neuves pour les Alpes Lors de sa conférence annuelle intitulée « La croissance à tout prix ? Les Alpes à la recherche du bonheur » en septembre 2009 à Gamprin/FL, la CIPRA a ouvert très largement les perspectives et inscrit le thème de la conférence dans une vision mondiale des circuits et des modes d’action. Elle s’est penchée aussi étroitement sur la situation dans les Alpes, où ces phénomènes mondiaux se répercutent. La conférence a eu un écho très positif auprès des 200 participantes et participants de tous les pays alpins. Pour échapper à la tyrannie de la croissance, nous avons besoin d’idées neuves pour assurer le bien-être, la satisfaction et la qualité de vie des populations. Sur ce point, tout le monde était d’accord. La CIPRA a résumé les principaux résultats de la conférence en dix thèses. Une réorientation fondamentale est nécessaire dans la politique économique, avec des réformes fiscales écologiques et une nouvelle politique climatique. Les circuits économiques régionaux doivent prendre le relais de la croissance à tout crin qui prévaut actuellement. La réduction des surcapacités et le démontage des infrastructures doivent cesser d’être tabou. Il faut développer pour les régions en décroissance des visions positives mettant l’accent sur le bien-être collectif et le bonheur plutôt que sur la croissance. La CIPRA réclame aussi un renversement de la tendance dans l’exploitation de la nature et des paysages. Dernier point, et non des moindres, les initiatives prises dans les Alpes doivent être soutenues par une « politique extérieure alpine », pour élaborer des conditions et des politiques appropriées au niveau national, européen et mondial. La Convention alpine peut, sur ce plan, contribuer à la gouvernance mondiale et à l’instauration d’une politique économique et structurelle à l’échelle de la planète (voir encadré page15). Barbara Wülser (CIPRA International www.cipra.org/fr/jf09) © CIPRA International

La croissance du niveau de vie est une aspiration essentielle, du moins dans notre culture occidentale. Peut-être est-elle même inhérente à la nature humaine. Quoiqu’il en soit, d’une question personnelle, elle s’est transformée en un postulat politique : l’État moderne est devenu le garant de la croissance du bien-être matériel. Un souhait personnel s’est mué de facto en un droit.
Depuis 1950, la croissance est un objectif central de la politique économique, et la croissance du produit national une référence magique. Cela s’expliquait parfaitement dans le contexte de l’époque : après la deuxième guerre mondiale, il fallait sortir de l’économie de pénurie et pacifier l’Europe. Nous avons alors adopté un modèle de prospérité, toujours en vigueur aujourd’hui, qui s’accommode de l’augmentation des nuisances écologiques, en particulier à l’échelle mondiale, avec les problèmes économiques, politiques et sociaux que cela entraîne. La prospérité des pays industrialisés s’est construite sur la disponibilité de ressources naturelles bon marché, ainsi que sur l’impuissance et la capacité de souffrance des populations dans ce qu’on appelle le tiers monde. L’un des aspects les plus problématiques de ce modèle de prospérité est le fait qu’il s’appuie sur une politique de ressources bon marché. La recette : assurer la croissance économique par la baisse du coût des facteurs de production. L’État moderne est donc prêt à presque tout pour assurer une exploitation immodérée de la nature, sous la forme d’énergies, de matières premières, d’élimination des déchets, de mobilité et de risques technologiques bon marché, et à travers l'aménagement de vastes territoires. Les instruments utilisés sont multiples. Les réductions de prix directes et indirectes sous la forme d’exonérations et d’avantages fiscaux, de subventions ou de limitations de responsabilité ne sont que la partie visible de l’iceberg. Les effets négatifs de l’accroissement de la prospérité comme la destruction de l’environnement ou l’injustice sociale sont tout simplement ignorés. En revanche, la diplomatie et, de plus en plus aussi les interventions militaires sont mises activement au service de la recherche de ressources bon marché.
Au-delà de l’effet de croissance immédiat, ces pratiques ont un effet protectionniste. Elles permettent de faire baisser le prix de la production locale, par rapport notamment à celle des pays en développement. A côté de cette forme moderne de protectionnisme subtile, mais très efficace, les mesures isolationnistes traditionnelles continuent d’exister, et s’accentuent même aujourd’hui, à la faveur de la crise : limitation des importations, droits de douane à l’importation, subventions à l’exportation, subventionnement des mesures de garantie de l’investissement et des risques à l’exportation.

La démocratie et l’économie de marché sur la défensive
Il n'est donc pas étonnant que les atteintes à l’environnement et les disparités économiques continuent globalement de s’aggraver, malgré les tentatives bien intentionnées de corriger le tir ou de compenser les déséquilibres a posteriori, par le biais des politiques environnementale et sociale ou de la politique de développement. Nous commençons à être à l’étroit sur notre planète ! Et la question qui se pose est de savoir si tous ces problèmes de pénurie peuvent être résolus pacifiquement, ou si les conflits vont augmenter.
A l’heure où l’on souhaiterait que la démocratie et l’économie de marché soient des mécanismes d’innovation et de résolution de problèmes, voilà qu’elles se mettent sur la défensive. Le modèle de l’économie de marché démocratique est défié par le modèle de l’économie de marché autoritaire pratiquée entre autres par la Chine. Parallèlement, de récents sondages montrent que la démocratie et ses institutions perdent massivement en crédibilité auprès de la population. Il en va de même pour l’économie de marché, discréditée par les dysfonctionnements des marchés financiers et la crise qu’ils ont déclenchée. Face à ces constats, pas de doute : notre modèle de croissance et de prospérité a besoin d'être revu.

Quelles sont les chances des Alpes ?
Dans quelle mesure les Alpes sont-elles concernées par les enjeux de la croissance ? La réponse est difficile, et il convient de nuancer. Certaines régions des Alpes ont profité de la croissance, mais elles souffrent actuellement de la crise économique au même titre que les régions marginales déjà victimes de la croissance. En raison de leurs écosystèmes sensibles, on peut même affirmer que les Alpes sont globalement victimes de la spirale de croissance. Elles sont particulièrement affectées par les changements écologiques, avec les conséquences qui s’ensuivent pour l’économie et la société.
Deux choses sont claires : premièrement, il n’y a pas de voie royale vers le bonheur dans les Alpes en termes de bien-être, de satisfaction et de qualité de vie. Deuxièmement, les retouches et modifications mineures apportées jusqu’à présent ne suffisent pas. Il faut des réorientations profondes. En raison de leur topographie, de l’importance de leurs espaces naturels et de leurs potentiels parfois limités, les Alpes peuvent être une région modèle pour une nouvelle conception de la vie. Sauront-elles profiter de la crise pour se transformer ?
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