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Nous possédons la clé de la biodiversité alpine

90% de toutes les superficies particulièrement riches en espèces dans les régions de montagnes suisses se trouvent en zone agricole. © Andreas Bosshard

Pourquoi le lis de saint Bruno poussetil dans certaines prairies et le trèfle violet ou la houlque dans d’autres ? Pourquoi un majestueux érable se dressetil ici, alors qu’une forêt de mélèzes s’est installée plus loin ? Pourquoi le dectique ne chantetil pas dans tel pâturage ? L’altitude et l’exposition y sont certainement pour quelque chose, au même titre que le sol et le climat. Mais la réponse principale à toutes ces questions réside dans l’être humain.
Les Alpes sont entrées depuis longtemps dans l'ère de l'anthropocène. Pour comprendre la biodiversité alpine, il faut comprendre en premier lieu l'activité déployée par l'homme dans l'espace alpin, ainsi que les interactions entre culture et nature : ces facteurs expliquent pourquoi les forêts poussent à certains endroits, les prairies grasses à d'autres, pourquoi on trouve des résidences secondaires dans certains lieux, tandis qu'au sommet des versants, les prairies riches en biodiversité sont jonchées de lis de saint Bruno mais désertées par les dectiques.
Il est cependant surprenant de constater que les activités humaines les plus marquantes pour la biodiversité ne sont pas celles générées par la société des services et des loisirs, à savoir les transports, le tourisme, les constructions ou les pistes de ski. L'activité de loin la plus marquante est l'agriculture, même si, dans l'espace alpin comme dans d'autres régions, elle n'occupe plus guère qu'une minorité de la population. Dans les montagnes de la Confédération helvétique, à peine 7 % de la population agricole exploite et transforme plus de la moitié de la surface utile. Par ailleurs, on estime qu'en Suisse, environ 90 % de toutes les surfaces montagneuses riches en espèces sont des surfaces agricoles.

L'agriculture, un facteur celf
La principale question qu'il faut se poser pour appréhender la biodiversité n'est donc pas d'ordre écologique, mais social : comment l'agriculture fonctionnetelle ? Pourquoi les agriculteurs décidentils d'exploiter certaines surfaces plutôt que d'autres ? Les réponses à ces questions sont fort complexes, elles exigent d'être traitées au cas par cas et nombreux sont les éléments qui nous échappent. Plusieurs facteurs entrent en jeu, notamment des facteurs d'ordre personnel, culturel, historique, spatial, juridique, social et structurel, sans compter le marché et l'économie. On dit que l'agriculture est un objectif multidimensionnel. Toutefois, et ceci est particulièrement vrai pour les régions de montagne helvétiques, le facteur qui se détache nettement des autres quand on y regarde de plus près est la politique agricole.
Ceci s'explique d'une part par des raisons purement économiques : en Suisse, sur cinq francs produits par l'agriculture de montagne, quatre proviennent directement ou indirectement de la politique agricole et non du libre marché des produits alimentaires. Par ailleurs, la politique agricole prévoit d'innombrables mécanismes d'incitation liés au versement d'aides financières.

Scénarii d'avenir
Le " Programme national de recherche sur les Alpes " (PNR 48), mené pendant cinq ans, s'est achevé l'été dernier. La synthèse scientifique de ce projet d'envergure, qui a mobilisé des dizaines de chercheurs suisses, s'est focalisée sur les liens que la politique agricole entretient avec la biodiversité (Stöcklin et al. 2007). Les auteurs se sont demandé ce qu'il adviendrait si la politique agricole était modifiée dans les lieux stratégiques. Ils ont évalué les conséquences d'une telle modification en effectuant des modélisations sur un horizon temporel de 10 ans. Les résultats qu'ils ont obtenus sont résumés ciaprès (figure 1).
Si, dans les années à venir, on conservait le système actuel, la biodiversité et la qualité du paysage continueraient de régresser. Chaque jour, des surfaces riches en espèces, d'une superficie équivalant à 10 terrains de football disparaîtraient. Ce phénomène s'explique par l'abandon des terres, mais aussi par la progression du pastoralisme et par l'intensification de l'action humaine. D'ici les 10 prochaines années, les montagnes helvétiques auront perdu 23 % des surfaces riches en espèces, soit cinq fois la superficie du lac de Thun. La politique passerait ainsi largement à côté des objectifs qu'elle s'est elle-même fixés, à savoir le maintien et la promotion de la biodiversité. Mais la politique agricole pose aussi problème au niveau international, car elle ne respecte pas la Convention sur la diversité biologique ratifiée par la Suisse en 1994, qui l'engage au maintien de la biodiversité (voir encadré).
La situation serait encore plus grave en l'absence de paiements directs : sans aides publiques, de larges pans de l'agriculture de montagne s'effondreraient, et la forêt reprendrait ses droits sur les versants et dans les vallées. Une grande partie de la biodiversité - en particulier les espèces rares et menacées - disparaîtrait avec les surfaces. En revanche, les terrains bien situés seraient exploités de façon encore plus intense qu'aujourd'hui.
La nature et le paysage auraient également tout à perdre d'un système de paiements directs tel qu'il existe actuellement, mais assorti de servitudes et de conditions moins rigoureuses, ce qui équivaudrait à des paiements d'une nature encore plus forfaitaire qu'aujourd'hui sans exigences de prestations.
Les résultats du scénario IV sont particulièrement intéressants. Les scientifiques se sont demandé ce qu'il se passerait si les aides étaient destinées à l'indemnisation de certaines prestations dans une démarche équitable et incitative. Ce changement de système marquerait un tournant. Le nombre d'espèces recommencerait à augmenter pour la première fois depuis des décennies, et il est à noter que la situation économique de l'agriculture de montagne et la productivité des denrées alimentaires pourraient également en bénéficier.
Conclusion : le système actuel des paiements directs est certainement plus profitable à la biodiversité et à la durabilité que l'absence de tout système ou qu'un système basé sur des indemnisations forfaitaires. Néanmoins, ce dispositif est loin de répondre à tous les objectifs de la durabilité. Il pourrait être nettement amélioré, ce qui permettrait d'atteindre, voire de dépasser les objectifs politiques sans besoin de financements supplémentaires.

Pour une réorientation de la politique agricole
Ainsi, l'avenir de la biodiversité alpine estil largement entre nos mains. Contrairement aux nombreux autres facteurs concomitants qui influent sur l'avenir de l'espace alpin, les aides publiques à l'agriculture sont un élément clé qui est susceptible d'être modifié. Dans les années à venir, la répartition des aides et leurs conditions d'octroi donneront matière à discussion, notamment à la lumière des nouvelles connaissances générées par le programme de recherche PNR 48 et par de nombreuses autres études d'évaluation. Le débat risque d'être houleux, car les intérêts en jeu ne manquent pas.
Comme nous le montre le passé, la politique agricole est un système inerte, et il serait illusoire de croire que les études - aussi convaincantes soientelles - ou les adaptations à elles seules amorceront des réformes décisives. Pour ce faire, il faut que les acteurs soient connectés au sein de vastes réseaux et qu'ils se reconnaissent dans ces idées et ces objectifs. C'est dans cette optique qu'a récemment vu le jour l'association " Vision Landwirtschaft ", qui a pour ambition d'affirmer une politique agricole transparente, conforme à la Constitution et basée sur une indemnisation équitable des multiples prestations d'utilité publique rendues par l'agriculture paysanne. La biodiversité et la qualité des paysages culturels ne sont que deux aspects des prestations fournies par l'agriculture paysanne, mais leur importance est cruciale et incontournable.
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