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Une démarche organique

Lieu de rencontre : des personnes trés différentes se côtoient au marché et y négocient leur façon de vivre ensemble. (c) Heinz Heiss

Certains considèrent l’immigration comme une menace pour l’identité des communautés locales. D’autres craignent pour leur survie car de nombreuses personnes quittent les régions alpines. Comment peut-on combiner ces deux tendances ?

Pendant le haut Moyen Âge, les Walser quittent la vallée du Rhône suisse et s’installent jusqu’aux contreforts du Piémont, du Liechtenstein, du Vorarlberg et du Tyrol . Des confiseurs de l’Engadine partaient, au xve siècle, chercher un salaire et du pain en Italie. Des ouvriers du Trentin tissaient, au xviiie siècle, des étoffes au Vorarlberg (Autriche) pendant que les petits ramoneurs de Savoie, ou « hirondelles d’hiver », des paysans venant principalement de Val d’Isère faisaient du colportage dans le Piémont et le Sud de la France à la mauvaise saison.

Dans les Alpes, les traces d’immigrations, d’émigrations, bref, de migrations, entre régions alpines remontent donc au Moyen Âge. Les gens ont toujours cherché et cherchent encore du travail et des revenus à l’étranger, dans les villes et dans les métropoles. La diversité linguistique, culturelle et religieuse d’aujourd’hui montre que, située au centre de l’Europe, la région alpine est depuis des siècles une région d’implantation pour différents peuples (p. 11). Lorsque les sociétés se transforment, de nouvelles possibilités émergent en matière d’économie, d’échanges, de liens sociaux et de développement. L’ouverture d’esprit pour de nouvelles idées et modes de pensée est une condition indispensable, ainsi que la capacité à gérer des situations équivoques et des façons de faire contradictoires.

Venus pour rester

Les gens viennent aujourd’hui dans les Alpes parce qu’ils ont un nouvel emploi ou une nouvelle histoire d’amour, parce qu’ils veulent passer leurs vieux jours dans l’environnement alpin ou faire du sport, parce qu’ils peuvent se loger et vivre pour moins cher au village tout en travaillant en ville. Ils restent parce qu’ils ont des voisins sympathiques, qu’ils apprécient l’échange avec des gens différents dans le village, que leurs enfants y ont pris racine. Les facteurs aisément quantifiables (impôts, subventions, coûts des transports, du foncier, etc.) sont souvent déterminants dans la décision de s’installer dans un territoire alpin tandis que les facteurs décrivant la qualité du lieu (liens sociaux, offre culturelle, éducation, loisirs, nature, situation politique, etc.) poussent à y rester. Cela s’applique aussi bien aux nouveaux venus qu’à ceux qui reviennent et à ceux qui ne sont jamais partis.

Dans l’ensemble, la population dans les Alpes augmente. Cela est principalement lié au fait que de plus en plus de personnes viennent de l’étranger s’installer dans la région alpine. Cette évolution prend des formes très différentes au niveau régional et à l’échelle communale. Qui va où et pourquoi dépend entre autres de l’attractivité des paysages, des possibilités d’emploi, du logement, des liens sociaux et des politiques gouvernementales de répartition. Les Alpes occidentales, les centres urbains, les grandes vallées et les axes de transports attirent en priorité les nouveaux habitants. De nombreuses régions de l’est des Alpes ainsi que les territoires et vallées rurales luttent en revanche contre l’émigration (p. 8).

Une société civile forte                                   

À cause de la guerre en Syrie, des centaines de milliers de personnes ont fui vers l’Europe et les Alpes en 2015. Ce fut et c’est encore un défi de taille pour les États et les sociétés européennes. Les administrations étaient dépassées par l’arrivée des nombreux réfugiés, la capacité d’accueil était insuffisante et des questions de sécurité et d’économie ont été soulevées. Dans les Alpes, l’immigration, en particulier celle des réfugiés, fait l’objet de controverses comme ailleurs. La société se révèle divisée.

En même temps, de nombreuses personnes, associations, ONG et communes s’engagent bénévolement pour offrir aux réfugiés des abris et des logements. Les maires jouent un rôle clef pour créer une culture active de l’accueil dans les communes. Dans les petites communes, en particulier, on voit que l’attitude vis-à-vis des nouveaux venus en est foncièrement améliorée. Cet engagement des collectivités locales joue un rôle central dans la façon de gérer la diversité culturelle et les changements sociétaux dans les Alpes.

D’autres façons de penser amènent de nouvelles idées

De quelle façon peut-on intégrer les nouveaux venus dans le marché du travail et dans la communauté locale ? La diversité culturelle, linguistique et religieuse implique depuis toujours une négociation entre populations locales et immigrants. L’immigration offre aussi une chance pour le développement de la région alpine. Les travaux de recherche indiquent que la diversité culturelle peut renforcer l’innovation sociale. Une condition pour cela est une bonne intégration des nouveaux arrivants dans la communauté locale et une attitude intéressée et ouverte les uns envers les autres (p. 18).

Y a-t-il du travail et des logements dans la commune ? L’infrastructure sociale et économique fonctionne-t-elle ? Quel est l’environnement social ? Y a-t-il des échanges entre la population locale et les migrants ? S’ouvrir à d’autres modes de vie et avoir la volonté de participer ne vient pas tout seul, il faut pour cela un cadre propice. C’est la seule manière d’apaiser la peur de l’autre et de permettre la rencontre.

Les communautés locales montrent l’exemple

L’espace alpin est très hétérogène : il y a des paysages de campagne et de ville, des métropoles et des petits villages ainsi que des législations nationales et régionales. Les migrations et la diversité culturelle sont des thèmes transversaux qui influencent de nombreux domaines politiques. C’est d’autant plus important que les institutions transalpines, comme la Convention alpine et la Stratégie de l’Union européenne pour la région alpine, s’emparent davantage de ces sujets.

La baisse de la natalité, l’émigration, le vieillissement, le manque de main-d’œuvre et les paysages en friche : de nombreuses régions dans les Alpes ont besoin de l’immigration. Et pourtant, dans les politiques alpines, le sujet retient peu l’attention, et il est traité surtout à l’échelle nationale. Les communautés locales dans les Alpes ont souvent un temps d’avance et façonnent leur avenir avec leurs mains, avec leur cœur et avec les migrants. La politique alpine doit désormais leur emboîter le pas.

 

Ingrid Machold, Chercheuse à l’Institut fédéral pour l’économie agricole et les recherches sur l’espace rural et la montagne à Vienne, Autriche


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