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« Produisons les images nous-mêmes ! »

Verena Winiwarter étudie le lien entre les cartes postales idylliques et la réalité touristique. © Lukas Schiemer

Verena Winiwarter étudie le lien entre les cartes postales idylliques et la réalité touristique. © Lukas Schiemer

Nous croyons ce que nous voyons. Pourtant l’imagerie des Alpes ne communique pas la réalité. C’est plutôt une construction à partir de caractéristiques typiques, comme le démontre l’historienne de l’environnement Verena Winiwarter. Cela cache souvent des intérêts économiques.

Madame Winiwarter, comment un lieu devient-il une attraction touristique ?
Si un lieu devient une attraction, c’est simplement parce qu’un certain nombre de personnes le perçoivent ainsi, en fonction de leur propre expérience. Nous différencions les lieux de cette manière et nous façonnons des sites remarquables en décrétant qu’une portion de paysage a davantage de qualités qu’une autre. Les « constructeurs » des attractions touristiques apparaissent dès le XVIIIème siècle, avec les voyageurs anglais. Ils se rendaient aux lieux les plus accessibles et là où il y avait quelque chose à admirer. Une chose remarquable est toujours unique, et dépendante de préférences culturelles, qui évoluent avec le temps. En outre, il existe des attractions créées de toutes pièces, par exemple par les structures de promotion touristique. Elles prétendent à l’unicité, pour vendre leur produit.

Qui définit ce qui est remarquable ? Le regard de l’étranger ou bien le regard intérieur peut-il en faire autant?
La vue, en tant que perception sensorielle dominante vient souvent de l’extérieur ; c’est une forme de perception plutôt réservée au flâneur, au voyageur, au touriste. Les gens qui vivent dans les Alpes se posent d’autres questions : cette voie est-elle protégée contre les avalanches, cet alpage est-il productif, les vaches peuvent-elles se blesser facilement, la météo est-elle clémente ? Ils honorent le pays du point de vue de ce qui vivent et travaillent avec cet environnement toute l’année.

Quelles sont les sites remarquables typiques des Alpes ?
Si je tape „Alpen“ dans un moteur de recherche, les quinze premières photos qui me sont proposées montrent tout ce qu’il y a de typique à voir. Il y a deux façons de percevoir les choses. On voit d’abord de la neige, les Alpes en hiver ; sur l’une des quinze photos figure un télésiège. Les photos de la conquête par l’homme, telles que les traces de skis et les pas dans la neige poudreuse, me fascinent particulièrement. Il y a ensuite les photos des Alpes estivales avec des randonneurs, des cyclistes et des fleurs alpines. C’est ce que j’appelle le tricolore alpin : la gentiane, l’edelweiss et le rhododendron. Et lorsque les fleurs manquent, il suffit de les rajouter à l’image. Ces images finissent par être totalement déconnectées d’un lieu précis. Les mêmes photos de fleurs figurent sur les cartes postales, qu’elles soient de Schladming, de Fieberbrunn ou d’Absam. Les attractions touristiques sont donc à la fois ce qui est unique mais aussi idéal.

Comment fait-on connaître ces attractions aux visiteurs ?
Il existe divers catalogues d‘images touristiques : celui des cartes postales et des prospectus est omniprésent. Les photos des Alpes sont présentes même sur les forfaits de ski, dans le prospectus de chaque hébergement et sur chaque plan de situation. Tous ces imprimés, ainsi que la publicité touristique en ligne, suivent le même schéma : la photo qui s’impose influence la perception de nombreuses personnes et marque ceux qui produisent les images. Vient un moment où les photographes sont obligés de photographier les Alpes de la même manière que tous les autres, sinon ils ne vendraient plus leurs photos. Dans le domaine du graphisme, les créateurs d’images doivent s’adapter aux goûts prédéfinis et refaire perpétuellement les mêmes images standardisés.

La transmission d’images suit donc toujours la même logique ?
Dans le domaine du tourisme, c’est effectivement le cas. Il existe bien entendu d’autres images des Alpes, par exemple dans les milieux artistiques ou scientifiques. Cependant, même les chercheurs qui travaillent sur les paysages culturels sont influencés par l’imagerie touristique dominante. Même dans la topographie sociale, où l’on représente des personnes, les images sont créées à partir de caractéristiques typiques : on observe la population rurale traditionnelle dans son habitat ; et les gens se présentent en tenues traditionnelles devant leurs maisons typiques, devant les églises ou devant les montagnes. Cela a un effet même sur les personnes représentées sur ces images. Les personnes de ces lieux construisent une part de leur identité à partir des images touristiques qui leurs sont proposées.
Les journaux régionaux donnent une autre image alpine : on y représente ce qui est important au quotidien pour les gens qui vivent sur place, c'est-à-dire plutôt la nouvelle caserne des pompiers ou les paravalanches.

Comment la perception des Alpes influence-t-elle la perception de soi des habitantes et des habitants des Alpes ?
Lors de mes recherches sur les cartes postales, mon collègue s’est rendu en été dans une auberge à Sankt Aegyd am Neuwalde. Il demanda à la patronne, qui vendait des cartes postales, si elle n’avait pas des cartes représentant l’été. Elle lui répondit « Chez nous, y a qu’l’hiver qu’c’est beau. » Voilà une forme d’aliénation envers sa propre région qui, selon moi, est liée au fait que les gens ne considèrent « beau » que les paysages mis en valeur économiquement. Si l’on souhaite un développement durable dans les Alpes, il est donc également nécessaire d’agir sur les images. Tant que le secteur touristique aura la main mise, de l’extérieur, sur la définition du « beau », les gens seront toujours confrontés à cette perception étrangère.

Qu’est-ce qui a changé au cours du temps, du point de vue des sujets typiques ?
Pas grand chose. Les cartes postales des années 1920 mettaient déjà en scène la vue dominante sur les Alpes, d’en haut. Il existe encore aujourd’hui des cartes de ce type. Il y a toujours eu des cartes humoristiques, déconnectées du lieu. Il existe maintenant des cartes avec une image satellite et une flèche, à côté de laquelle est inscrit « Kitzbühel ». Cette virtualisation de l’image est devenue possible, car on n’envoie plus l’image à la maison pour sa documentation ; de toute façon on prend désormais les photos soi-même. Le changement le plus important réside dans la plus grande spécificité des catalogues d’images, taillés sur mesure pour chaque groupe cible. La production d’image est croissante et se diversifie.
Par ailleurs, il existait auparavant une production autochtone d’images. Les photos étaient prises par les gens qui habitaient dans la région. Un photographe du Bregenzerwald a par exemple créé des cartes postales de sa région. Il les reproduisait et les vendait sur place. Aujourd’hui ce sont des maisons d’édition qui créés ce genre d’images. Cette évolution induit sans doute une abstraction renforcée du lieu.

Certaines destinations tentent de refléter une image plus authentique des Alpes, telles que les réserves de biosphères ou parcs naturels régionaux. Y arrivent-elles ?
En fin de compte, la logique économique de commercialisation d’un parc contraint celui-ci à façonner une offre touristique. S’ils disent « ne venez surtout pas ici et laissez la nature en paix », les parcs nationaux ne peuvent pas se financer. Ils doivent permettre aux gens 16d’entrer, y compris pour des raisons pédagogiques. Je constate que même les parcs nationaux reprennent et se soumettent au catalogue d’images touristiques dominant, dans lequel ce à quoi doit ressembler une belle « portion »des Alpes est déjà défini.
Les films et la télévision mettent aussi la pression. Les parcs nationaux sont mis au pied du mur et misent sur un tourisme d’aventure. Une expérience forte doit être sous-jacente, même si au final rien ne se passe. Peut-être rencontrera-t-on un ours. Ou si on n’en rencontre pas, le garde du parc doit être en mesure de repérer des excréments d’ours en indiquant « un ours est passé ici ! ». Les espaces protégés devraient en fait amener les gens à s’émerveiller devant les petits détails.

La communication autour des paysages alpins est-elle différente d’un pays alpin à l’autre ?
Il y a des différences notables. Les Alpes suisses sont couvertes de vaches et de cors des Alpes. La Suisse a de nombreux cantons avec de nombreuses armoiries, et il y a des indications sur l’accessibilité, représentant les voies ferrées alpines. Le train orne de nombreuses cartes postales. Les Alpes autrichiennes sont remplies de petites fleurs, peu de vaches, quelques moutons, aucun train et parfois une route de montagne. En Italie, on fait de larges concessions à l’urbanité des Alpes. Il y a des lacs et leurs abords, des villes avec des promenades et des palmiers ; à l’arrière plan, les montagnes. Des motifs régionaux se développent et dominent les autres.

A quoi ressemblerait une communication sincère ?
Dans le système social dans lequel ces images sont traitées, la sincérité n’est pas exigée. Les cartes postales sont retouchées, et tout le monde le sait. Si vous passez quinze jours à Schladming, la météo ne sera pas tous les jours comme sur les cartes postales. Cela n’étonne pas les consommateurs. Nous nous en sommes fait une raison. Il faut poser la question autrement : pouvons-nous utiliser les images pour un autre objectif que celui qui consiste à continuer de développer les infrastructures touristiques et à coloniser les Alpes ?
Cependant, il est très difficile de modifier les préférences esthétiques. J’inciterais les gens à se faire leur propre image. Je proposerais par exemple, dans des sites touristiques, des concours de photos dans lesquels les images des visiteurs seraient jugées par un jury d’habitants du pays, et vice-versa. Cela permettrait de donner de la place aux images des résidents locaux. Je me sens responsable du paysage, si ce n’est pas quelque chose que je consomme, mais plutôt quelque chose que je fabrique. On enclenche ainsi une démarche d’autoréflexion. Les gens se saisissent de la création d’images, en photographiant ce qui est important pour eux. Si nous cherchons des alternatives aux parcs à thèmes de plein air dans le style de Disneyland, nous avons besoin d’autres images, plus respectueuses. Nous devons nous réapproprier la production d’images.

Bettina Hug (entretien) et
Lukas Schiemer (photos), Vienne/A

Une historienne de l'environment au regard percutant
Verena Winiwarter est la « Chercheuse de l’Année 2013 » en Autriche. Originaire de Vienne, elle enseigne à l’Université Alpen-Adria à Klagenfurt ; elle est une des chevilles ouvrières de la recherche scientifique sur l’histoire de l’environnement en Autriche. Elle doit sa renommée à ses travaux sur les cartes postales des Alpes. Par ailleurs, elle tient également à faire connaître l’histoire de l’environnement en dehors du milieu scientifique. C’est pourquoi elle a notamment développé du matériel pédagogique adressé aux centres de formation professionnelle dans les domaines technique, commercial et artistique.

www.umweltgeschichte.uni-klu.ac.at (de, en)