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« Les banques doivent œuvrer pour le bien commun »

Justice sociale, protection du climat et de l’environnement : pour Christian Felber, un bilan du bien commun obligatoire peut aider à y parvenir. (c) www.friedlundpartner.at

Christian Felber est le promoteur du mouvement international de l’économie du bien commun. Un entretien sur le lien entre durabilité et bien commun, et comment les banques peuvent concrétiser ces valeurs.

Monsieur Felber, qu’est-ce qui est important pour vous quand vous placez votre argent dans une banque ?

L’orientation générale de la banque est importante. Est-elle est axée sur le profit, ou agit-elle pour le bien commun ? Ensuite, je veux être informé exactement de ce que fait la banque de l’argent qu’elle gère. J’attends une transparence à 100 %. Et bien sûr, la banque doit appliquer des règles éthiques rigoureuses dans ses activités, qui peuvent être par exemple définies et pilotées sous la forme d’un bilan du bien commun. Troisième point, lorsque la banque accorde un crédit, elle ne doit pas se concentrer uniquement sur les indicateurs financiers. Il est beaucoup plus important qu’elle vérifie les impacts que peut avoir un investissement, et donc un projet, sur l’environnement, le climat mondial, la biodiversité, la cohésion sociale ou la justice distributive.

Comment définissez-vous le bien commun ?

Pour moi, le bien commun n’est pas un contenu, mais un processus. Chaque communauté démocratique doit se construire une compréhension partagée du bien commun. Concrètement, nous proposons un processus de participation destiné à définir les 20 facettes de la notion de bien commun, ou les éléments qui composent le produit de bien commun (PBC). Ce dernier pourrait remplacer le PIB comme étalon du succès de l’économie. Des études globales montrent que le PBC englobera très probablement des aspects tels que la santé, la satisfaction, la qualité des relations, la confiance, le lien social, la participation aux processus démocratiques, les droits de l’homme, la paix ou l’intégrité des écosystèmes.

Bien commun ou durabilité : qu’est-ce qui pèse le plus en matière de responsabilité sociale et écologique des banques ?

Le développement durable est un volet du bien commun. Sans développement durable, il n’y a pas de bien commun. Mais le bien commun va bien au-delà. Si on ne prend en compte que la seule durabilité écologique, on peut porter gravement atteinte à de nombreuses facettes du bien commun. On peut par exemple faire travailler les enfants, violer les droits humains, accepter des inégalités extrêmes, discriminer les femmes ou corrompre la démocratie en étant parfaitement durable. La durabilité est donc nécessaire, mais ne suffit pas. La notion de bien commun est beaucoup plus ancienne. Elle est apparue au xiiie siècle avec saint Thomas d’Aquin. Depuis 1946, la Constitution bavaroise stipule que « toutes les activités économiques sont placées au service de l’intérêt général ». La durabilité écologique en fait partie. Le mot utilisé par les Grecs anciens pour l’économie, l’oikonomia, englobe le bien de tous et de l’environnement naturel. L’oikonomia était donc déjà une économie du bien commun. Aujourd’hui, c’est le souverain démocratique qui devrait définir ce qu’il entend par « bien commun ». Je suis persuadé que le résultat serait comparable aux 17 Objectifs de développement durable des Nations unies, et peut-être même meilleur.

De nombreuses banques proposent déjà des investissements durables.

Ça ne me suffit pas. Non pas que j’aie une conception des valeurs ou des exigences démesurées, mais parce que, de manière très objective, on a un grave déséquilibre au niveau des informations que les acteurs économiques sont légalement obligés de publier. À mon avis, la faute en incombe aux sciences économiques : depuis 150 ans, elles se concentrent exclusivement sur les indicateurs financiers. Les entreprises sont légalement tenues de fournir des informations sur leurs résultats financiers, mais rien ne les oblige à aborder dans leurs rapports des sujets tels que la protection du climat et de l’environnement, la cohésion sociale et la justice distributive ou les questions de pouvoir, de sexe ou de démocratie. La législation doit leur imposer de publier aussi ces informations.

Les rapports pour le développement durable sont très différents selon les banques. N’est-ce pas comparer des pommes et des oranges ?

C’est exactement pour cette raison que je dirige actuellement un projet de recherche qui essaie d’intégrer les pommes, les poires, les prunes et les abricots dans un seul fruit. Sur le modèle du bilan financier obligatoire et standardisé, on aurait un bilan éthique, ou bilan du bien commun obligatoire et standardisé, avec la même cible que pour le bilan financier. Ce dernier n’est obligatoire que pour les grandes entreprises. Tant que chaque entreprise peut définir elle-même ce qu’elle entend par développement durable, on est dans le domaine de l’arbitraire : pommes, prunes, poires, abricots – on ne peut pas comparer. Le contrôle externe est pratiquement impossible parce qu’on est confronté à une mer de données non comparables.

Que peut faire concrètement une banque pour promouvoir le bien commun ?

Je propose trois mesures que chaque banque peut mettre en œuvre. Premièrement, réaliser elle-même le bilan du bien commun. Si la banque doit demander un jour un bilan du bien commun à d’autres entreprises pour leur accorder un crédit, il est normal qu’elle donne l’exemple. Deuxièmement, réserver des crédits aux entreprises qui ont réalisé un bilan du bien commun. C’est un signal pour les entreprises : avec le bilan du bien commun, elles auront accès plus facilement à un crédit. Troisièmement, proposer des comptes à vue et des livrets d’épargne axés sur l’intérêt général, dont les fonds sont utilisés pour des projets à 100 % durables, ou justement au service du bien commun.

Que doit faire une entreprise qui veut établir un bilan du bien commun ?

Télécharger gratuitement le mode d’emploi de la matrice sur notre site Internet, ou s’adresser au groupe régional EBC (économie du bien commun) le plus proche en Allemagne, en Suisse, en Autriche ou en Italie. Nous recommandons de créer un groupe de pairs constitués de trois à sept entreprises de secteurs différents : cela facilite le travail et encourage l’innovation. Au niveau interne, il est recommandé d’impliquer le personnel sur une base volontaire. À la Caisse d’épargne de Dornbirn, 60 des 200 employé·e·s ont participé à la démarche. Sur demande, des consultant·e·s certifié·e·s peuvent accompagner le processus, qui dure normalement à peu près six mois. À la fin, on organise une fête et les bilans sont présentés au public.

Le projet d’une banque du bien commun a pour l’instant échoué en Autriche. Est-ce que cela reste une utopie ?

La première demande de concession a été rejetée, c’est tout. Ce n’est pas un échec définitif. Les exigences réglementaires sont actuellement si élevées qu’une banque doit présenter un bilan de plusieurs centaines de millions d’euros pour être rentable. Nous attendons que l’environnement légal évolue. Notre proposition est de créer une union bancaire européenne éthique réunissant des banques orientées sur le bien commun, qui s’engagent à prendre le moins de risques possibles et à ne pas verser de bénéfices. De telles banques n’ont pas besoin de contrôles aussi poussés et peuvent donc être viables avec une taille moins importante. Actuellement, nous avons choisi la voie de la coopération. Nous avons lancé le premier « compte du bien commun » avec une Raiffeisenbank de Haute-Autriche. Trois banques ont déjà réalisé le bilan du bien commun au Vorarlberg et en Bavière. Le fait qu’elles aient osé franchir le pas, et qu’elles soient plusieurs à le faire, montre qu’on est en présence d’une tendance de fond. Nous espérons bien sûr que cette tendance va s’affirmer au cours des prochaines années, dans le contexte du réchauffement climatique et d’autres graves problèmes environnementaux tels que la perte de biodiversité.

Les banques sont-elles les acteurs clés de l’économie ?

Absolument. Les banques ne produisent rien elles-mêmes, mais décident avec leur effet de levier ce qui sera produit à l’avenir. C’est une énorme responsabilité. Je demande donc que les banques soient légalement tenues d’agir pour le bien commun, et qu’elles n’aient pas le droit de s’organiser en sociétés axées sur le profit. L’argent est un bien public. Dans un système orienté sur les bénéfices, cet instrument devient une arme, non seulement contre une économie durable, mais aussi contre une société libre et une démocratie qui fonctionne. Ma vision est celle d’un paysage composite de caisses d’épargne publiques, de coopératives de crédit et de banques éthiques privées qui réalisent toutes un bilan du bien commun et accordent des prêts sur la base d’un audit du bien commun.

En attendant, à qui pouvons-nous encore confier notre argent ?

Je poserais trois questions à chaque banque : pouvez-vous me dire exactement ce que vous faites avec mon argent ? Pouvez-vous me proposer un compte du bien commun ? Faites-vous un bilan du bien commun ? Ce sont des questions qu’on peut aujourd’hui poser à une banque.

Nous aurions aimé publier ici l’entretien de Christian Felber avec une représentante d’une banque du Liechtenstein. La banque a malheureusement refusé la publication de cet entretien.

Le pionnier de l’économie du bien commun

Christian Felber est l’un des membres fondateurs du mouvement altermondialiste « Attac Autriche ». En 2010, ce philologue de formation a lancé le mouvement international de l’économie du bien commun, représenté aujourd’hui dans 33 pays et soutenu par 3 000 entreprises. Il a également lancé le projet d’une banque du bien commun et est l’auteur de 15 livres économiques et d’un recueil de poèmes.

L’économie citoyenne : un mouvement a vu le jour
Christian Felber (2011); Actes Sud.

This is not economy: Aufruf zur Revolution der Wirtschaftswissenschaft
Christian Felber (2019); Deuticke Verlag.

christian-felber.at, www.ecogood.org, www.gemeinwohl.coop

 

Source et informations : www.cipra.org/alpenscene

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