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Cyberespace sur l'alpage, fêtes culturelles et bourses d'échange - Projets de formation sur Internet, services d'aide de proximité et centres culturels favorisent la cohésion sociale

ICT Centrum Polo Poschiavo

Poschiavo/CH a offert à ses citoyen-ne-s un centre de compétences ultramoderne pour la formation continue, basée sur des vidéoconférences, des cours de langues, des cours professionnels et d'informatique. Cassiano Luminati

L'État se fait moins présent et les structures sociales s'affaiblissent : les citoyennes et les citoyens doivent mettre la main à la pâte et s'organiser pour prendre de bonnes décisions dans leur région.
Bien qu'environ 60% de la population des Alpes vit dans des zones urbaines, l'idée que l'on se fait des Alpes est toujours empreinte de la nostalgie d'un monde préservé par ses montagnes. Pourtant, la plupart des régions alpines ont subi un énorme changement démographique, socio-économique et culturel au cours des dernières décennies. Ces changements importants dépendent en partie de facteurs que l'on rencontre aujourd'hui partout ailleurs, comme la modernisation, la globalisation, le développement de la mobilité et de la communication par l'intermédiaire de technologies de l'information, comme le téléphone portable et Internet :

o La population des Alpes est passée de 10,8 à 14,3 millions de personnes entre 1950 et 2000. Ce taux de croissance de 32% est supérieur à l'évolution démographique générale des pays alpins (26%). C'est là un signe de la grande attractivité des Alpes.

o Malgré cette croissance démographique générale, presque la moitié des communes des Alpes ont perdu des habitant-e-s entre 1950 et 1980. Sont particulièrement concernés les régions du Piémont (I), du Frioul (I), du Sud Dauphiné (F) et de Haute-Provence (F) ainsi que quelques secteurs des Grisons, de Styrie et de Basse-Autriche, où le nombre d'habitant-e-s a même diminué dans 80% des communes. Entre 1981 et 2000, presque un tiers des communes reculées ont connu une émigration de leur population. Cette émigration a parfois été si importante que des villages entiers se sont retrouvés vidés de leurs habitant-e-s et que, dans de nombreuses vallées, on ne pouvait plus vraiment parler de "communauté locale".

o Par ailleurs, la plupart des villes et des grandes vallées ainsi que les centres touristiques ont enregistré une croissance démographique considérable. La structure sociale s'en est trouvée dramatiquement changée, ce qui a d'une part amené une dynamique sociale et politique positive mais ce qui a aussi été source de conflits, par exemple dans de nombreuses communes périurbaines, où les habitants d'origine et les immigrants ont souvent des avis divergents sur les questions d'aménagement du territoire et de protection de l'environnement. Dans maintes stations de ski, des désaccords politiques et sociaux concernant le développement du tourisme ont surgi entre la population établie depuis longtemps dans la région et vivant du tourisme et les nouveaux habitants et propriétaires de résidences secondaires.

Dans la plupart des États alpins, les politiques à l'égard des régions de montages ont évoluées: ils ont d'abord subventionné les régions de montagne puis ils ont misé sur la décentralisation afin d'accorder une plus grande marge de manœuvre aux communes et régions menacées. Mais, ce faisant, ils abandonnaient certaines tâches qui leur incombaient précédemment. Des lois spécialement conçues pour les régions de montagne ont été adoptées en Suisse, en Italie et en France. En Autriche, des programmes spéciaux en faveur des paysans de montagne et d'un développement régional général ont été mis sur pied. Ces mesures ont eu dans l'ensemble une influence positive sur la capacité de gouvernance de la population, qui a été invitée à réfléchir au développement qu'elle souhaitait connaître et à agir en conséquence.

Dans leur ensemble, les Alpes se caractérisent toutefois par des contrastes marqués : faiblesse structurelle et émigration avec dissolution des liens sociaux d'une part et d'autre part attractivité élevée, voire surexploitation et surcharge, menaçant également la cohésion sociale. La CIPRA réclame donc la création de plates-formes, de projets et de partenariats interrégionaux et intersectoriels donnant une nouvelle dynamique à la solidarité et à la capacité de gouvernance de la population.
En outre, la CIPRA observe une prédominance de représentants masculins dans la politique alpine. Le rôle des femmes dans la société n'est pas suffisamment reconnu en règle générale. La CIPRA réclame un développement alpin dans lequel les femmes soient davantage représentées dans l'économie, la culture et la politique, et surtout dans les instances décisionnelles.

L'équipe d'expert-e-s de la CIPRA s'est avant tout consacrée à l'exploration de trois questions :

o Au-delà des aspects économiques et paysagers, qu'est-ce qui motive les gens à venir s'installer dans les Alpes ou à y rester ?

o Comment les modifications du tissu social se répercutent-elles sur le développement durable ?

o Comment renforcer la capacité de gouvernance des individus et de la communauté ?

Attractivité et capacité de gouvernance sont deux phénomènes indépendants l'un de l'autre
Selon les expert-e-s, l'attractivité d'un lieu ne dépend pas d'abord de la capacité de gouvernance mais elle est surtout déterminée par les perspectives d'emploi et les chances offertes aux entreprises, par l'accessibilité et la qualité de l'environnement. Ainsi, l'attractivité des Alpes pour les entreprises, les particuliers et les familles n'est donc que rarement liée à la dynamique sociale, que la plupart des gens ne connaissent pas du tout ou ne prennent guère en considération.

Quant à, la capacité de gouvernance, elle est fortement déterminée par la cohésion sociale, le capital social et par les intérêts communautaires de la population. Le développement économique des Alpes et la concurrence entre les acteurs et les communes ont souvent miné la cohésion sociale et les intérêts communautaires.

À cet égard, il convient de veiller tout particulièrement à deux choses :
o Les régions reculées et peu densément peuplées doivent rester en relation avec le monde extérieur et accessibles par des technologies de communication modernes et être prêtes à développer le capital social de leurs habitant-e-s.
Dans les régions attractives, un échange social intensif doit avoir lieu entre les nouveaux citoyens et la population établie de longue date, entre les adversaires et les partisans du tourisme. Les habitants ne devraient pas se retrancher dans leurs propres groupes sociaux.

Cohabitation de nouveaux venus et de pendulaires
Les expert-e-s mandatés par la CIPRA voient dans l'"urbanisation" des Alpes un premier défi social : la croissance des villes et l'immigration dans les localités touristiques et les villages accessibles en une heure de voiture depuis les grandes villes des Alpes (Munich, Turin, Milan, Vienne, Grenoble etc.) entraînent de profonds changements sociaux dans les régions concernées. La venue de nouvelles familles peut être une source de fierté pour les autochtones ("C'est si joli chez nous") et leur amener plus de diversité et d'ouverture vers l'extérieur. Mais d'étroites relations ne se créent pas forcément avec les familles établies sur place depuis longtemps. Le défi consiste donc à veiller à ce que les habitant-e-s des villes et des communes alpines échangent leurs idées et débattent de leurs projets, qu'ils réfléchissent à la conservation et au développement de leur environnement social, culturel, naturel et économique.

L'immigration interne accroît aussi la concurrence sur le marché du logement. A bien des endroits, les enfants issus de familles établies dans la région depuis longtemps se heurtent à des difficultés dans la recherche d'un logement. Les expert-e-s proposent donc que les communes contrôlent davantage les spéculations immobilières, telles qu'elles se pratiquent fréquemment dans certaines régions des Alpes (par exemple en France), et mettent à disposition du terrain à bâtir bon marché et des crédits pour les jeunes familles.

Mesures contre la fuite des cerveaux
Les expert-e-s constatent que ce sont surtout les jeunes qualifiés qui quittent les régions concernées par l'émigration. On parle dans ce cas de fuite des cerveaux. Dans les cantons suisses du Valais et d'Uri, elle atteint même 70% dans certaines classes d'âge. L'émigration de jeunes femmes et de jeunes hommes fait perdre environ 13 millions de francs suisses par année au canton des Grisons, ce qui a pour conséquence la fermeture de nombreux services publics comme les jardins d'enfants, les écoles et les cabinets médicaux.
Quantité d'habitant-e-s des Alpes resteraient volontiers dans leur lieu d'origine s'ils y trouvaient des perspectives intéressantes.

Traditions bradées par le tourisme
Une identité culturelle forte est généralement perçue comme un facteur important pour la cohésion sociale et la capacité de gouvernance et comme un atout contre l'isolement, la solitude et l'anonymat de la vie moderne. On attribue fréquemment cette identité forte aux régions alpines et surtout aux régions touristiques, où l'on interprète la commercialisation d'un folklore et d'un artisanat local comme un lien avec ses racines.
Toutefois, les auteurs mettent en garde contre ce concept nostalgique et contre une braderie des traditions par le tourisme, qui peut conduire à une identité folklorique fictive.
Par ailleurs, il existe aussi des exemples positifs de promotion de la culture indigène et des traditions qui contribuent à l'échange social et incitent à envisager des projets communs : le festival culturel Rigodonaïres en Sud Isère, dans les Alpes françaises, fait partie des projets modèles de la CIPRA (voir ci-dessous).

Encourager l'engagement social
Souvent, la cohésion au sein de la famille élargie a cédé la place, dans les communes alpines, à l'attention accordée au noyau familial restreint, de sorte qu'il ne reste plus guère de temps pour des activités sociales, en particulier dans les régions reculées.
A cela s'ajoute le fait que l'État se désengage de plus en plus de ses missions de service public au détriment notamment des jeunes familles, des chômeurs et des personnes âgées. On ne peut plus entretenir les jardins d'enfants, les écoles et les installations sportives ; le bureau de poste, l'épicerie-bazar du quartier, le cabinet médical et l'hôpital ferment, les commerces, les hôtels et restaurants n'ouvrent plus que durant la saison touristique. Des initiatives de promotion des échanges soco- économique locaux (comme le Cercle d'échange du Vorarlberg, le Kempodium à Kempten) ou régionaux, permettent de combler ces lacunes, du moins en partie.

A une époque où l'État se fait moins présent et où les structures sociales s'affaiblissent, l'équipe d'expert-e-s considère que le plus grand défi pour la capacité de gouvernance dans les régions alpines consiste à resserrer les liens entre les habitant-e-s, à les inciter à s'organiser entre eux et à les amener à participer davantage aux décisions prises, particulièrement en ce qui concerne la protection du paysage et de l'environnement, les services destinés à la population ainsi que l'accès au marché du logement et de l'emploi.
Les principales recommandations des auteurs sont les suivantes :
o Les communautés des Alpes doivent tenir compte de leur diversité sociale, en intégrant mieux dans la plupart des organes de décision et de représentation des groupes sous-représentés comme les femmes, les étrangers et étrangères et les nouveaux habitant-e-s.
o Elles devraient développer une identité commune, où puissent également se retrouver les minorités religieuses et culturelles, comme dans le cadre du projet modèle "Espace pour la jeunesse" mis sur pied dans la région frontalière austro-slovène.
o Elles ont tout intérêt à prêter davantage attention aux besoins locaux dans les procédures de planification, à encourager la collaboration intersectorielle et interrégionale sans se couper pour autant de l'extérieur.
o Là où l'État se désengage de la sauvegarde des infrastructures et des services publics, il faut encourager les nouvelles initiatives et mobiliser les ressources à disposition pour combler l'abandon d'infrastructures.

Les expert-e-s citent une douzaine de projets exemplaires répondant largement aux critères établis pour la capacité de gouvernance:

1er exemple, pris dans les Grisons (Suisse)
www.polo-poschiavo.ch
Lauréat du concours "Avenir dans les Alpes" de la CIPRA en 2005
Polo Poschiavo, Poschiavo
Valposchiavo, Bregaglia, Val Müstair, Valle Maggia, Valtellina, Valchiavenna : autant de vallées latérales du sud de la Suisse et de la Lombardie qui ne sont plus aussi inaccessibles que par le passé. Elles se sont dotées d'un portail sur le monde avec leur projet de formation à distance par Internet, Polo Poschiavo. Polo Poschiavo est un centre de compétences pour la formation continue transnationale, basée sur des vidéoconférences, des cours de langues, des cours professionnels et d'informatique.

Cours accéléré sur Internet après la pause bébé
Ce projet écologique ne se contente pas d'informer, de former et de divertir ses nombreux usagers et usagères, mais il leur offre également des chances insoupçonnées de recevoir une information politique et de co-déterminer leur avenir, ce qui contribue à sa popularité. Ses usagers et usagères sont souvent des femmes qui veulent retrouver le monde du travail après la venue d'un enfant, mais aussi des maîtres artisan-e-s, des commerçant-e-s, des agriculteurs et agricultrices ainsi que des seniors. Sont responsables de ce projet le canton des Grisons, les régions et les communes ainsi que l'Association des artisans et commerçant-e-s. Son budget annuel s'élève à environ 200'000 euros.

2ème exemple pris dans le Sud Isère (France)
www.bise-du-connest.tk
Festival Rigodonaïres
"Découvrir nos racines, c'est comprendre le présent pour construire l'avenir" : tel est le leitmotiv du Festival Rigodonaïres, organisé chaque été depuis 1998 par six communes du Sud Isère, dans les Alpes françaises. Les rigodons sont des danses paysannes qui datent de l'époque baroque et ont leur origine dans le Dauphiné.

La culture traditionnelle enthousiasme locaux et visiteurs
L'objectif de ce festival est d'effectuer une randonnée culturelle à travers des communes de montagne. Chacune d'entre elles organise pendant une semaine une fête villageoise avec des cortèges traditionnels, des ballades médiévales, des danses et des jeux. Les organisateurs et organisatrices entendent promouvoir ainsi l'identité culturelle et redonner vie aux traditions paysannes menacées de disparaître. Le fait que cette fête culturelle encourage aussi le tourisme doux représente un effet secondaire positif. Ce festival itinérant contribue en même temps à la promotion et au développement des ressources sociales dans les différents lieux qui l'accueillent, où la cohésion des communautés locales joue un rôle très important et se renforce d'année en année.

3ème exemple pris dans le Vorarlberg (Autriche)
www.tauschkreis.net
Finaliste du concours "Avenir dans les Alpes" de la CIPRA en 2005
Cercle d'échange des talents du Vorarlberg
Il y a d'autres possibilités que le marché traditionnel : le cercle d'échange de talents du Vorarlberg est une association d'entraide entre voisins, au sein de laquelle des services et des marchandises sont échangés sans argent et dont les membres sont payés en " talents " - tel est le nom de cette monnaie complémentaire locale.
Cette association d'utilité publique entend faire appel aux capacités particulières de personnes sans emploi fixe (jeunes mères, chômeurs, handicapés et seniors) et leur donner une meilleure conscience de leur propre valeur. Cette initiative crée des liens sociaux, elle aide la communauté à renforcer sa cohésion. Le système des talents fonctionne comme les milles de bonification des compagnies aériennes, mais dans le respect des intérêts sociaux et écologiques.

Acheter des meubles avec des talents
Une mère célibataire s'engage dans l'association d'entraide et économise ainsi une grande quantité de talents. En échange, elle peut par exemple commander des meubles pour enfant chez son menuisier ou acheter des produits bios aux paysans locaux ou encore réserver des séminaires dans la Maison de l'éducation.
L'association a pu convaincre beaucoup de communes, d'établissements sociaux et d'entreprises d'adopter le système des talents. Depuis sa fondation, elle a permis d'échanger 11 millions de talents ou 110'000 heures de travail entre ses 1400 membres environ. Plusieurs familles se procurent déjà dix pour cent du budget de leur ménage par l'intermédiaire des talents. Douze pour cent des 560 comptes membres sont détenus par des entreprises et des établissements sociaux.
Le principe économique des talents est aussi intéressant pour les entreprises car il leur permet de trouver du personnel auxiliaire de manière rapide et simple. Ce modèle d'économie humanisée et respectueuse de l'environnement a fait école dans sept régions: une bonne raison de fêter son 10ème anniversaire en grande pompe.