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« La plus grande conquête est la liberté de choix »

Silvia Hofmann, chargée de l’égalité dans le canton trilingue des Grisons, a une connaissance approfondie des différents espaces culturels.

La division des rôles entre les femmes et les hommes serait une construction, d’après Silvia Hofmann, chargée de l’égalité dans le canton des Grisons/CH. Les sentiments et les besoins des hommes et des femmes seraient les mêmes, selon elle.

Les femmes sont-elles différentes des hommes ?
En ce qui concerne la formation, les activités et les possibilités, les différences s’amenuisent. Par contre, elles sont encore très fortes dans la détermination des rôles féminins et masculins et les attentes de la société envers l’un et l’autre sexe. La tendance est de continuer à attribuer plutôt l’espace privé aux femmes et l’espace public aux hommes.

Vous vous engagez depuis de nombreuses années pour l’égalité des femmes et des hommes. La situation s’est-elle améliorée dans les Alpes pour les femmes professionnellement actives ou celles qui aimeraient l’être?
Les conditions de travail se sont bien améliorées dans l’ensemble. Mais si l’on observe l’évolution qui nous éloigne du milieu paysan, l’amélioration semble moins évidente. Tout ce qui éloigne le lieu de travail des tâches domestiques rend le travail rémunéré plus difficile pour les femmes. Les hommes ne trouvent pas encore vraiment naturel d’assumer les travaux domestiques et la garde des enfants à part égale.  

Vous êtes originaires du Val Mustair, une région enclavée où le modèle familial reste traditionnel. Comment êtes-vous arrivée au poste de chargée de l’égalité dans les Grisons?
Mes parents ont quitté le Val Mustair parce qu’il n’y avait pas de travail. C’est pour cela que j’ai grandi à plusieurs endroits des Grisons. A 20 ans, je suis allée faire mes études à Bâle. Mais, j’ai toujours su que je reviendrais. Quand mes enfants étaient petits, nous sommes retournés dans les montagnes, en Engadine. Ma profession de journaliste me permettait beaucoup de liberté dans mon travail. Je me suis spécialisée sur la politique, les thèmes de santé et de société et je suis très vite tombée sur les questions d’égalité. J’ai suivi de manière intensive l’évolution des femmes dans la politique suisse. Par mes études d’histoire, je m’interrogeais aussi sur les femmes dans l’histoire. Avec Silke Redolfi, j’ai créé en 1997  la fondation Frauenkulturarchiv (archives culturelles féminines). Ce projet m’a amenée à Coire et à ce poste.

Les femmes et les hommes ont-ils des valeurs différentes ?
Non. Après des années de débat, je suis parvenue à la conclusion que les sentiments et les besoins sont les mêmes chez tous les êtres humains. Il y a toujours des analyses qui affirment que les femmes sont plus émotionnelles, ont plus d’empathie, s’engagent plus en faveur de la vie ou de la nature. Je pense que les hommes ne sont pas différents.

S’il en est ainsi, la division des rôles différenciée entre femmes et hommes ne serait pas justifiée?
C’est une construction résultant de notre société. Nous vivons dans un patriarcat : jusqu’à il y a 30, 40 ans, l’homme était le chef de famille dans tous les pays occidentaux et la femme devait avoir son accord si elle voulait mener une activité quelconque en dehors de la maison. La fixation de ces rôles par la loi a encore des effets aujourd’hui. Nous avons bien des lois selon lesquelles femmes et hommes sont égaux. Mais en ce qui concerne les rôles et le vécu, nous sommes à la traîne.

L’image que l’on se fait des rôles est profondément ancrée dans la culture. Peut-on espérer changer quelque chose en deux ou trois générations ?
Au bureau de l’égalité, nous essayons de faire bouger les choses. Mais nous sommes sans illusions : c’est un processus lent, influencé par de nombreux facteurs, dont la politique, l’économie et la formation.  

Que peuvent faire les femmes par elles-mêmes ?
Premièrement, il est important que les femmes s’intéressent à l’histoire pour avoir une idée des différences entre jadis et maintenant. Deuxièmement, je trouve cela très important que les femmes, surtout les jeunes, réfléchissent à leurs souhaits et à leurs besoins. Les jeunes femmes sont souvent enthousiastes. On leur dit : « le monde s’ouvre à vous, vous pouvez faire tout ce que vous voulez. Il suffit de vous imposer. » C’est exact, jusqu’au jour où elles ont environ 25 ans. Soudain, elles remarquent que cela se complique dès qu’elles souhaitent ne plus naviguer seules dans la vie.

En quoi diffèrent la vision des rôles et les possibilités pour les femmes et les hommes dans les zones urbaines et les territoires ruraux des Alpes ?
Dans les territoires ruraux, nous observons une vision plutôt traditionnelle des rôles. Les différences entre femmes et hommes sont plus grandes. Si une femme poursuit une activité professionnelle en dehors du village, c’est aussitôt commenté. Dans un environnement urbain, la majorité des femmes et des familles ont des styles de vie autres. Cela change aussi la vision des rôles : il y a moins de contrôle social.  

Les Grisons regroupent trois aires linguistiques. Percevez-vous des différences ?
Les différences entre les aires linguistiques, mais même à l’intérieur de celles-ci sont énormes. La vallée du Rhin à Coire constitue une agglomération urbaine dans les Grisons où les conditions de vie sont très semblables à celles d’une région métropolitaine. Les régions italophones des Grisons me semblent encore très ancrées dans la tradition – même s’il y a toujours eu des femmes fortes. A Bergell par exemple, la maire est une femme depuis plusieurs années et de nombreuses charges publiques sont tenues par des femmes. Par contre, à Poschiavo, on ne voit guère de femmes dans les services publics.

Est-ce que cela a un rapport avec les facteurs économiques ?
Certainement. La Surselva est un cas particulier. Cette région romanchophone a un passé historique marqué par le catholicisme. L’Eglise se mêlait aux questions sociopolitiques à un point inimaginable pour nous aujourd’hui. Cela se traduisait par une morale sexuelle des plus rigides, une grossesse hors mariage était une catastrophe, la contraception inexistante. Les familles avaient huit, dix, douze enfants. La mortalité des femmes était donc élevée. Les filles n’avaient quasiment pas la possibilité de suivre une formation. Beaucoup émigraient, pour échapper à ce carcan. Cela joue encore aujourd’hui : la plupart des filles et des garçons de la Surselva choisissent des professions traditionnelles.

Quelle influence ont les représentations des rôles sur le choix professionnel ?
Les jeunes doivent choisir une profession à un âge où ils sont en quête d’identité. Ils cherchent alors un ancrage et une orientation et ne sont pas particulièrement ouverts à autre chose. C’est là qu’ils auraient besoin de plus de soutien de la part de l’école, des conseillères ou conseillers d’orientation et des parents. Nous constatons que les jeunes femmes ou hommes ont de meilleures chances d’avoir une place d’apprentissage s’ils sont prêts à choisir en dehors du modèle traditionnel.

La Slovénie est le seule pays alpin à avoir un passé communiste. Est-ce que cela a changé la situation des femmes ?
Dans les anciens pays communistes, femmes et hommes travaillaient : on ne se posait même pas la question. Il y avait des infrastructures qui se chargeaient des travaux domestiques et des enfants. Pourtant, la majeure partie des tâches familiales restait à la charge des femmes. Mais par leur travail rémunéré, parfois même dans des secteurs non typiquement féminins, elles ont pris conscience de leur propre valeur différemment. Cela se voit encore aujourd’hui dans la politique : dans les pays comme la Slovénie, le pourcentage de femmes y est nettement plus élevé que chez nous.

Les pouvoirs publics exerçaient une certaine pression pour que les femmes entrent sur le marché du travail rémunéré et que les hommes leur fassent de la place. Aurait-on besoin ici aussi d’un peu plus de pression ?
C’est difficile à envisager dans notre système politique. Nous sommes fiers de l’autonomie de nos communes, de nos cantons, de nos régions. Chaque village est un petit royaume et on se défend jusqu’à aujourd’hui contre toute contrainte étatique qui pourrait modifier l’équilibre précaire du village. La question de l’égalité, quasiment prescrite par l’Etat et ancrée dans la Constitution, est ressentie comme une chose venant de l’extérieur. Il faut trouver une autre approche : convaincre, donner la possibilité d’expérimenter et proposer des modèles. Cela restera difficile tant qu’il n’existera pas un certain pourcentage de femmes dans la politique et dans l’économie, qui agissent purement et simplement, sans se laisser entraîner dans des discussions sur ce qu’elles éprouvent dans cette situation ni sur la manière dont elles doivent se comporter. Les études nous montrent qu’il faut atteindre environ 40%. A partir de là, ça passe pour « normal ».

Cela plaide en faveur d’un quota.
Si ça ne marche pas autrement. Il y a des entreprises dans la région qui se fixent elles-mêmes un quota et cela se sent : il y règne d’autres rapports, un autre ton, une autre perception de ce qui va de soi.

Il y a des femmes qui ne veulent pas du tout exercer un emploi rémunéré. Quelles incitations doit proposer l’Etat pour que les femmes exploitent à fond leur potentiel ?
La conquête majeure, dans ce processus d’égalité, est la liberté de choix. Toute femme a le droit d’être respectée quel que soit le modèle de vie qu’elle s’est choisi. Il faut admettre que nous n’avons pas les conditions requises pour que les femmes puissent facilement concilier activité professionnelle et familiale. Si nous n’avions pas des grand-mères et en partie des grands-pères qui aident leurs filles et belles-filles en gardant leurs petits-enfants, ce serait carrément impossible dans les zones rurales.  Presqu’une famille sur deux chez nous est aidée par les grands-mères. Il ne faut pas remettre cela en question. Mais d’autre part, les conditions économiques nous obligent à contribuer pour une part aux revenus. C’est là qu’il faut trouver des solutions adéquates et davantage de soutien de la part des entreprises et des pouvoirs publics.

Beaucoup de jeunes femmes croient que l’égalité est acquise. La génération précédente n’a-t-elle pas su les sensibiliser aux questions de genre ?
Peut-être que oui. Nous étions tellement occupées à améliorer les possibilités que nous avons un peu perdu de vue la jeune génération. Mais maintenant, nous avons changé de cap et nous nous occupons désormais énormément des jeunes, que ce soit dans le choix d’une profession, la politique ou la formation.

Les femmes ont bougé, et les hommes ?
Les conquêtes de l’émancipation féminine ont aussi peu à peu des répercussions positives sur les hommes. Ils remarquent que cela peut être un soulagement pour eux de ne pas toujours devoir jouer les hommes forts ni être seuls à nourrir la famille. Les hommes reconnaissent les avantages d’un partenariat à égalité de droit, dans lequel il faut bien sûr  beaucoup négocier mais qui leur offre de nouvelles possibilités de développement.


Barbara Wülser (Entretien)
et Caroline Begle (Photos)
CIPRA International

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Historienne des civilisations enracinée dans les Alpes

Silvia Hofmann Auf der Maur dirige depuis 2003 le bureau pour l’égalité des chances femmes-hommes du canton des Grisons, Suisse. Née en 1954 à Mustair, elle a fait des études de langue et littérature allemandes, d’histoire et d’histoire de l’art à Bâle et a obtenu un diplôme de troisième cycle en gestion culturelle. Journaliste et rédactrice indépendante, elle s’est plongée dans les questions de société et d’égalité et a créé en 1997 avec Silke Redolfi la fondation Frauenkulturarchiv Graubünden (archives culturelles féminines des Grisons). Elle est coéditrice d’une série de livres sur l’histoire des femmes et des genres dans les Grisons intitulée « Fraubünden ». Mariée et mère de deux fils adultes.

www.stagl.gr.ch (de/it/rm)
www.frauenkulturarchiv.ch (de)

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