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Oui au « mega », mais raisonné

Vinschgerbahn

Vinschgerbahn © STA

Il est plus important de « penser grand » que de « bâtir grand » - Les grands projets sont-ils foncièrement mauvais ? Non, dit Helmuth Moroder, mais il faut bien réfléchir à leurs conséquences. Directeur du train du Val Venosta dans le Tyrol du Sud/I, le vice-président de CIPRA International a lui-même fait l’expérience d’un grand projet.
A l’annonce d’un grand projet, beaucoup d’entre nous s’alarment. A juste titre : nous constatons bien souvent que derrière le gigantesque se cache la mégalomanie. Pour ériger des monuments à leur propre gloire, politiciens et planificateurs n’hésitent pas à faire passer des autoroutes à travers des paysages naturels, à aménager des montagnes entières pour le ski, et à bétonner, en pleine nature, des complexes sportifs surdimensionnés qui ne seront ensuite ni utilisés ni entretenus. L’horizon mental de tels mégaprojets est très restreint, mais ils causent de graves dégâts dans le paysage… et dans les têtes : je remarque souvent que cette mégalomanie engendre une certaine frilosité face à la nouveauté.
A une époque où nous en savons plus que jamais sur l’état de notre planète, il est bon de prendre conscience des répercussions de nos actes sur la nature et l’environnement. Les projets en général, et surtout les grands projets ne devraient être réalisés que lorsqu’ils améliorent la situation actuelle en terme de soutenabilité. Toutefois, ces précautions pour l’avenir ne devraient pas dégénérer en étroitesse d’esprit. A l’aide de trois exemples tirés de ma région du Trentin-Haut-Adige, j’aimerais prouver que les grands projets ne sont pas mauvais en soi, et montrer dans quelles conditions ils peuvent réussir.

Création de richesse directe
Après cinq ans de travaux de construction, le train du Val Venosta a été remis en service en 2005, équipé de toute la technologie moderne. Située dans le Tyrol du Sud, cette ligne régionale à une voie de 60 km de long avait été désaffectée en 1990. Avec des investissements de 130 millions d’euros, c’était un projet de grande envergure pour le Tyrol du Sud et pour le Val Venosta, une vallée de 40 000 habitants. Il y eut donc des discussions véhémentes au début.
Aujourd’hui, cinq ans après la réouverture du chemin de fer, plus personne ne remet en question le bien-fondé de l’investissement. L’acceptation par la population locale et les touristes a très largement dépassé les prévisions les plus optimistes. Depuis la réouverture de la ligne, 200 000 visiteurs suisses de plus passent la nuit au Tyrol du Sud chaque année. Les experts du tourisme attribuent ce succès à l’effet publicitaire du train du Val Venosta. Chaque touriste suisse dépense en moyenne 110 euros par jour, soit un chiffre d’affaires de 22 millions d’euros par an, dont environ huit millions sont reversés à la province autonome de Bolzano sous la forme d’impôts directs et indirects. Un grand projet qui a donc atteint son objectif, à savoir plus de soutenabilité, aussi bien au plan écologique qu’économique et social.

Coup de maître ou fumisterie ?
L’histoire le montre : les projets ambitieux se heurtent d’abord à des résistances. Lorsque, pour l’exposition universelle de 1887 à Paris, on parla d’ériger une haute tour, ce fut l’indignation générale dans les milieux artistiques et littéraires de la métropole. Ce « tragique réverbère » était un déshonneur, cette « sinistre cheminée d’usine », une offense pour les yeux, disait-on. Aujourd’hui, Paris serait impensable sans la tour Eiffel. Lorsqu’en 1835 en Allemagne, le premier train fut mis en circulation entre Nuremberg et Fürth, une vénérable commission de médecins bavarois lança une mise en garde :« Le mouvement rapide génère immanquablement chez les voyageurs une maladie cérébrale, une forme particulière de delirium furiosum. Même si les voyageurs veulent malgré tout braver cet horrible danger, l’Etat doit au moins protéger les spectateurs qui, sinon, succomberont à la même maladie cérébrale en voyant ce véhicule à vapeur passer si vite. Il est donc nécessaire de border les deux côtés de la voie ferrée d’une palissade haute et épaisse. » Notez bien : la locomotive à vapeur « Adler » (l’aigle) traversait tranquillement la campagne à 24 km/h !
La nouveauté irrite. Elle ne s’intègre pas dans les dimensions du connu. Elle provoque. Malgré tous les errements et les imbroglios du passé, nous ne devons pas perdre le courage de « penser grand ». Mais allier à la grandeur de pensée un regard vigilant sur les conséquences.

L’être humain au centre
La province du Trentin, qui compte environ 500 000 habitants, a présenté un projet de réseau ferroviaire souterrain destiné à desservir l’ensemble du territoire. « Metroland » devrait coûter au moins trois milliards d’euros. Le projet montre au moins que les décideurs sont prêts à franchir un grand pas. Mais la direction prise n’est pas encore la bonne. Il est inimaginable, dans une région alpine aussi belle que le Trentin, de vouloir convaincre les gens de ne plus désormais se déplacer que sous la terre, comme des taupes. En outre, ce réseau souterrain ne desservirait que les localités principales. L’espace rural serait encore plus déconnecté qu’il ne l’est déjà aujourd’hui. Ce projet prouve cependant la volonté du gouvernement provincial de changer de paradigme. Autrement dit : alors que, par le passé, il ne pensait « grand » que pour la construction de routes, il est prêt, dans les 20 années qui viennent, à consacrer beaucoup d’argent au transport ferroviaire. Si la province du Trentin repensait son projet de « Metroland » souterrain pour en faire un réseau ferroviaire raisonnable de surface, ce que j’espère, cela pourrait devenir un des grands projets les plus importants et les plus coûteux de l’espace alpin. Un « méga-projet » dont nous pourrions vraiment nous réjouir !
Un troisième exemple : la ville de Bolzano a approuvé en mars un plan climatique très ambitieux. Il prévoit, entre autres, la réhabilitation énergétique de tous les bâtiments dans les 20 prochaines années. Bolzano va se transformer en gigantesque chantier. Les investissements prévus s’élèvent à environ un milliard d’euros. Les dépenses seront amorties grâce aux économies d’énergie. Les gens écarquillent les yeux devant les dimensions du projet : une sorte de tour Eiffel de la politique climatique. Accueillons ce projet favorablement. Peut-être qu’à l’avenir, les touristes viendront aussi à Bolzano parce qu’il y règne un climat particulier, à tous les points de vue.
Le « projet soutenabilité » dans son ensemble est lui aussi un gigantesque chantier. Il exige de nous le courage d’oser le progrès. Non pas aveuglément, mais en restant vigilants sur les conséquences sociales, économiques et écologiques. C’est la grandeur d’esprit que les générations futures attendent de nous.

Source : Alpenscène n° 94 (www.cipra.org/de/alpmedia/publikationen/4542)
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